Pour se développer, le moustique qui transmet le paludisme a besoin de sang. Dans de nombreuses régions, il le prélève aussi bien sur les humains que sur les animaux d’élevage. Cette habitude a inspiré une idée originale : traiter les bovins avec un antiparasitaire courant, l’ivermectine, pour affaiblir les moustiques qui viennent les piquer. L’espoir est de réduire la transmission du paludisme sans dépendre uniquement des moustiquaires ou des insecticides classiques. En pratique, lorsqu’un moustique se nourrit du sang d’un bovin traité, il absorbe une petite quantité du médicament. Plusieurs travaux suggèrent que ces moustiques digèrent moins bien leur repas, pondent moins d’œufs et vivent moins longtemps. Mais si le raisonnement est séduisant, la preuve qu’une telle stratégie diminue réellement le nombre de cas de paludisme chez l’humain n’existe pas aujourd’hui.
Un effet biologique bien documenté en conditions contrôlées
L’effet de l’ivermectine sur les moustiques a été observé dans plusieurs situations expérimentales. En Tanzanie, une étude semi-terrain a montré que des Anopheles arabiensis nourris sur des bovins traités présentaient une digestion sanguine réduite, une production d’œufs diminuée et une survie raccourcie pendant plusieurs jours à plusieurs semaines après le traitement [1]. Au Vietnam, des chercheurs ont constaté une mortalité accrue chez deux autres vecteurs, Anopheles dirus et Anopheles epiroticus, après un repas sanguin sur des bovins traités [2]. Dans ce cas, l’effet a persisté plus longtemps pour Anopheles dirus que pour Anopheles epiroticus, ce qui rappelle que la sensibilité peut varier selon l’espèce. Une autre étude, conduite comme preuve de concept, a testé chez huit bovins deux formulations d’ivermectine à libération prolongée [3]. Les moustiques Anopheles coluzzii nourris directement sur ces animaux ont montré une survie fortement réduite, et des concentrations mosquitocides ont été mesurées jusqu’à 210 jours après l’injection. Ces résultats sont cohérents et montrent que le principe biologique fonctionne lorsque les conditions sont contrôlées. Toutefois, ils portent uniquement sur des critères entomologiques, comme la survie et la fécondité des moustiques, et aucun d’entre eux n’a suivi l’incidence du paludisme dans une population humaine.
Dans les villages, l’effet disparaît
Pour savoir si cette approche fonctionne en conditions réelles, un essai randomisé en grappes a été mené au Vietnam dans six villages [4]. Dans trois de ces villages, environ 73 % des bovins ont été traités, soit 1 112 animaux sur 1 523 ciblés ; les trois autres villages ont servi de comparaison. Pendant plusieurs semaines, les équipes ont capturé et compté les moustiques Anopheles. Résultat : aucune différence statistiquement significative dans le nombre total de moustiques capturés entre les villages intervention et les villages témoins. Plusieurs explications sont avancées. D’abord, tous les bovins n’ont pas été traités, ce qui laisse aux moustiques la possibilité de se nourrir sur des animaux non traités. Ensuite, les moustiques peuvent se déplacer d’une zone à l’autre, y compris entre villages traités et non traités. Enfin, ils peuvent simplement choisir de se nourrir sur des humains ou d’autres hôtes non traités. Cette absence d’effet sur le terrain montre qu’une preuve de concept entomologique ne se traduit pas automatiquement par une réduction des populations de vecteurs dans la vie réelle.
Un piège, pas un réservoir
Il est important de ne pas confondre cette stratégie avec l’idée que les bovins hébergeraient le parasite du paludisme humain. Ce n’est pas le cas. Le parasite responsable de la forme la plus grave de la maladie, Plasmodium falciparum, n’infecte pas les bovins. L’objectif n’est donc pas de soigner les animaux, mais d’utiliser le sang des bovins traités comme un piège à moustiques. En réduisant la survie et la ponte des femelles, on espère diminuer le nombre de moustiques capables de transmettre le parasite aux humains. Mais cette réduction du nombre de moustiques, si elle était obtenue, ne garantit pas à elle seule une baisse des cas de maladie. Pour cela, il faudrait encore que les moustiques restants soient moins infectés ou qu’ils piquent moins les humains, ce qui n’a jamais été démontré dans ces études.
Le chaînon manquant : les cas humains de paludisme
Jusqu’à présent, aucune des études disponibles n’a suivi l’évolution des cas de paludisme dans les populations humaines. Réduire la survie des moustiques est une chose, réduire la transmission en est une autre. Le lien entre ces deux étapes n’est pas automatique. Il est aussi possible que les moustiques se nourrissent sur d’autres hôtes non traités, ce qui dilue l’effet attendu. Ces incertitudes expliquent pourquoi il n’est pas possible, à ce stade, de considérer le traitement du bétail comme une intervention de santé publique dont l’efficacité serait établie. L’Organisation mondiale de la Santé, dans un document publié en 2022, décrit les caractéristiques souhaitables de futurs produits endectocides ou ectocides pour la lutte contre la transmission du paludisme [5]. Ce texte constitue une feuille de route pour le développement de produits, mais il ne recommande pas de traiter les troupeaux aujourd’hui. Aucune dose vétérinaire ni aucun protocole d’usage ne doit en être déduit.
Des inconnues importantes sur la sécurité
Par ailleurs, les questions de sécurité restent largement ouvertes. On connaît mal les effets à long terme de ces traitements sur la santé des bovins eux-mêmes. Le risque d’apparition de résistances chez les parasites du bétail n’a pas été évalué dans ce contexte. La présence de résidus du médicament dans le lait ou la viande destinés à la consommation humaine est également une inconnue majeure. Enfin, l’impact sur d’autres insectes, y compris des espèces non ciblées, n’a pas été documenté. Ces lacunes ne signifient pas que la stratégie est dangereuse, mais elles empêchent de recommander son utilisation à grande échelle sans études complémentaires.
Une piste One Health, encore expérimentale
L’approche illustre une logique de santé globale, souvent appelée One Health, qui consiste à agir sur la santé animale pour protéger la santé humaine. Elle repose sur un mécanisme biologique crédible, confirmé dans plusieurs dispositifs expérimentaux, et présente l’avantage de ne pas dépendre uniquement des moustiquaires imprégnées ou des pulvérisations d’insecticides. Pour autant, elle reste expérimentale. Les expériences contrôlées montrent un effet réel sur la survie et la fécondité des moustiques, mais l’essai de terrain vietnamien n’a pas retrouvé de bénéfice sur les populations de moustiques, et aucune donnée ne relie cette stratégie à une diminution des cas de paludisme chez l’humain. Avant d’envisager un usage en santé publique, il faudra démontrer une réduction effective de la maladie, évaluer la sécurité pour les animaux et les consommateurs, et comprendre les conséquences écologiques. En l’état actuel des connaissances, le traitement du bétail ne peut être présenté comme une solution validée contre le paludisme.



