Imaginez des étendues d’eau capables de filtrer naturellement les polluants, d’abriter une faune foisonnante et de réguler les crues. Ces merveilles écologiques existent : ce sont les zones humides. Mais en Algérie, comme ailleurs, ces écosystèmes vitaux sont de plus en plus menacés par les activités humaines. Jusqu’à présent, personne n’avait vraiment mesuré l’ampleur des dégâts. Une récente étude dresse un premier bilan, et le constat est contrasté.

Entre novembre 2021 et octobre 2022, une équipe de chercheurs a scruté la qualité de l’eau dans six zones humides algériennes, choisies pour représenter la diversité du pays : des sites côtiers, d’autres sur les hauts plateaux, et même des oasis en plein désert [1]. Leur objectif ? Comparer des milieux considérés comme « pollués » à d’autres jugés « non pollués ». Les résultats montrent que les sites pollués contiennent significativement plus de matière organique, moins d’oxygène dissous et des niveaux plus élevés de métaux lourds comme le cuivre, le fer et le plomb.

Une pollution aux visages multiples

Mais la pollution ne porte pas le même masque partout. Les zones humides des hauts plateaux, par exemple, se distinguent par des charges particulièrement élevées en nitrates et en ammonium. Ces substances, souvent issues des engrais agricoles, peuvent favoriser la prolifération d’algues et asphyxier la vie aquatique. Les chercheurs y voient le reflet probable d’une agriculture intensive à proximité.

Un autre indicateur inquiète : la contamination microbiologique. Dans tous les sites pollués, les concentrations en coliformes et streptocoques fécaux dépassent les seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, avec des pointes au-delà de 1000 UFC/100 ml. Concrètement, cela signifie que ces eaux sont impropres à la baignade et à l’irrigation sans traitement préalable. Les pluies semblent aggraver le problème en lessivant les sols contaminés, car les charges microbiennes grimpent en saison humide. À l’inverse, les nutriments se concentrent davantage pendant la saison sèche, lorsque l’évaporation réduit le volume d’eau.

Des raisons de rester prudents

Ces résultats brossent un tableau préoccupant, mais ils ne permettent pas de désigner avec certitude les responsables. L’étude, de nature observationnelle, n’a pas pu prendre en compte tous les facteurs qui influencent la qualité de l’eau, comme l’activité industrielle précise autour de chaque site. Surtout, elle porte sur une seule année et seulement six zones humides, un échantillon bien trop mince pour généraliser à l’ensemble du pays. Il serait donc hasardeux d’affirmer que la pollution « cause » la dégradation observée ; on parle ici d’associations statistiques, pas de lien de cause à effet.

Un appel à mieux surveiller

Malgré ces limites, cette première cartographie est un signal d’alarme. Elle montre que certains écosystèmes algériens, censés être des refuges de vie, accumulent des substances toxiques et des germes dangereux. Pour les scientifiques, il devient urgent de renforcer la surveillance et d’identifier les sources exactes de pollution. Ces premières données pourraient servir de base à des mesures de protection ciblées, afin que ces zones humides continuent à jouer leur rôle de filtres naturels plutôt que de se transformer en pièges écologiques.