L’une des images les plus frappantes de l’orpaillage illégal est celle d’un paysage retourné : des fosses, des amas de terre, des cours d’eau brunâtres, parfois des excavatrices installées là où se trouvaient auparavant des champs, une forêt ou un bas-fond. Mais que sait-on réellement de l’ampleur de ces transformations en Côte d’Ivoire ? La réponse est aujourd’hui assez claire sur un point : les dommages environnementaux ne relèvent pas seulement de témoignages ou d’images spectaculaires. Ils ont été observés sur le terrain, mesurés dans les cours d’eau et suivis depuis l’espace.
Le problème commence par la manière même dont l’or est extrait. Pour atteindre les couches aurifères, il faut retirer de la terre, creuser des fosses ou des puits, déplacer des sédiments, parfois intervenir directement dans le lit ou sur les berges d’un cours d’eau. Le minerai doit ensuite être lavé, broyé et, selon les procédés, traité pour récupérer l’or. Lorsque cette activité se développe rapidement sans restauration suffisante des sites, elle ne prélève donc pas seulement une ressource dans le sous-sol : elle transforme physiquement le territoire.
Cette transformation est désormais observable par satellite. Une étude publiée en 2022 a suivi l’activité minière artisanale dans une zone d’environ 600 km² du centre de la Côte d’Ivoire grâce aux images Sentinel-2. Entre 2018 et décembre 2021, les surfaces affectées détectées dans la zone étudiée sont passées de 3,39 à 8,80 km². [1] La télédétection ne remplace pas les observations de terrain, mais elle montre quelque chose d’essentiel : l’empreinte minière peut progresser sur plusieurs années et être mesurée à une échelle que les seules inspections au sol captent difficilement.
Quand chercher l’or transforme directement les cours d’eau
Dans la région aurifère d’Ity-Floleu, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, des chercheurs ont étudié treize sites d’exploitation artisanale autour du fleuve Cavally. [2] Sur certains sites, les sédiments du lit de la rivière étaient extraits à l’aide de machines installées sur des embarcations, puis lavés pour récupérer l’or avant que les matériaux ne soient rejetés dans le cours d’eau. Sur les berges et dans les zones forestières voisines, l’extraction concernait également les sols. Les chercheurs ont observé un ensablement du cours d’eau, des effondrements de berges, une diminution locale de la vitesse d’écoulement et une augmentation importante de la turbidité.
Dans la partie du Cavally la plus affectée par les activités étudiées, la turbidité a atteint 255,3 NTU. [2] Le sigle NTU signifie Nephelometric Turbidity Unit, ou unité néphélométrique de turbidité. Cette mesure indique à quel point l’eau devient trouble parce qu’elle contient des particules en suspension. Plus la valeur augmente, plus ces particules diffusent la lumière et réduisent la transparence de l’eau. Les 255,3 NTU mesurés ici correspondent donc à une eau très turbide, fortement chargée de matières en suspension dans la zone étudiée. Il ne s’agit pas d’une mesure de toxicité chimique en elle-même : elle traduit surtout l’importance de la charge en particules et des perturbations physiques du cours d’eau.
Cette transformation physique compte autant que la pollution chimique. Une rivière n’est pas simplement un volume d’eau qui s’écoule. Son lit, ses berges, ses sédiments, sa végétation, sa profondeur et sa vitesse d’écoulement forment ensemble un habitat. Lorsque de grandes quantités de terre sont excavées, lavées puis rejetées, les conditions de vie des organismes aquatiques peuvent changer en même temps que la morphologie du cours d’eau. À cela s’ajoutent les contaminants utilisés ou libérés par certaines pratiques minières.
Une étude publiée en 2019 a analysé l’eau, les sédiments et les poissons dans quatre régions aurifères ivoiriennes. Les chercheurs ont retrouvé des concentrations élevées de mercure et de méthylmercure dans certains sites proches des activités minières. Plusieurs poissons dépassaient 0,3 microgramme de mercure par gramme de poids humide, avec des niveaux particulièrement élevés chez certains poissons carnivores et dans l’ouest du pays. [3] La pollution minière peut donc quitter le point où le métal a été utilisé, passer dans l’eau et les sédiments, puis rejoindre les organismes vivants. Le dommage ne s’arrête pas nécessairement à la fosse que l’on voit.
Cette question se pose également autour des lagunes Tendo-Ehy et Aby, dans le sud-est du pays. En février 2026, à la suite d’une mission de terrain à Tiapoum, le Gouvernement ivoirien a indiqué que la pollution persistante de ces lagunes était principalement imputable à l’orpaillage clandestin. Il a notamment fait état d’une contamination des eaux par des substances toxiques et du remblayage anarchique de certains plans d’eau, avec des conséquences sur les écosystèmes aquatiques et les moyens de subsistance des populations riveraines. [4] Cette situation montre pourquoi le nombre de sites clandestins ne suffit pas, à lui seul, à mesurer les dommages environnementaux : l’eau peut transporter les conséquences bien au-delà du chantier.
Des terres agricoles peuvent littéralement devenir des surfaces minières
À Kokumbo, dans le centre de la Côte d’Ivoire, une étude publiée en 2025 a reconstitué dix années d’évolution de l’occupation des sols à partir d’images Landsat couvrant la période 2013-2023. Les chercheurs estiment qu’environ 89 hectares ont été directement convertis en surfaces minières. Dans ce total figuraient environ 40 hectares de savane, 21 hectares de terres agricoles, 14 hectares de forêt, 11 hectares d’inselbergs et 3 hectares de sols nus. [5]
Pris à l’échelle de toute une sous-préfecture, 89 hectares peuvent paraître modestes. Mais ce chiffre permet de matérialiser ce que signifie concrètement la progression de l’orpaillage : des surfaces qui avaient auparavant une fonction agricole ou naturelle changent d’usage. Un champ excavé et transformé en chantier minier n’est plus immédiatement disponible pour produire. Une parcelle forestière défrichée ne fournit plus les mêmes fonctions écologiques. Et lorsque l’exploitation cesse, le retour à l’usage antérieur n’est pas automatique.
L’étude de Kokumbo montre d’ailleurs que l’activité a évolué dans le temps : elle était relativement faible entre 2013 et 2015, s’est intensifiée entre 2016 et 2020, puis a diminué dans les années suivantes. [5] Cela met en évidence une distinction importante entre la présence actuelle d’une exploitation et son empreinte environnementale. Un site peut ne plus être activement exploité tout en laissant derrière lui des sols remaniés, des fosses et un paysage durablement modifié.
Dans certains bas-fonds, l’or prend la place du riz
Le phénomène est encore plus concret dans les bas-fonds. Ces espaces humides et fertiles jouent un rôle important dans certaines productions vivrières, notamment la riziculture. Mais une étude conduite dans six localités de la sous-préfecture de Gnamangui montre à quel point leur fonction peut changer sous l’effet de l’orpaillage. Les chercheurs ont interrogé 122 orpailleurs et observé les usages des bas-fonds. Dans les surfaces étudiées, l’orpaillage occupait 63 % des espaces exploités contre 27 % pour la production de riz. [6]
Ce résultat ne décrit pas tous les bas-fonds de Côte d’Ivoire. Il permet en revanche de voir très concrètement ce qui se produit localement lorsque l’extraction de l’or devient économiquement plus attractive qu’un usage agricole. Les observations de terrain décrivent des sols remaniés par les trous d’extraction, une eau chargée d’argile et une proximité parfois extrême entre les parcelles de riz et les excavations minières. L’étude montre aussi que l’orpaillage constitue une source importante de revenus pour les personnes interrogées. La transformation environnementale n’est donc pas simplement imposée à des communautés extérieures au système : elle peut accompagner une activité dont certaines familles dépendent économiquement à court terme. [6]
À Doumbiadougou, près de Duékoué, d’autres chercheurs ont observé des exploitations installées notamment dans des bas-fonds et à proximité de plantations. Leur travail décrit l’ouverture de puits et de carrières, la destruction de cultures et la réduction d’espaces cultivables. [7] Là encore, l’or n’est donc pas toujours extrait sur un territoire qui n’avait auparavant aucune fonction. L’exploitation peut s’installer au milieu d’un espace déjà consacré à l’agriculture ou à d’autres activités locales.
Fermer un site ne restaure pas automatiquement ce qui a été détruit
Une opération de démantèlement peut mettre fin à l’exploitation d’un site. Elle ne rebouche pas automatiquement toutes les fosses, ne reconstruit pas les berges, ne retire pas les sédiments accumulés et ne rend pas immédiatement leur fertilité ou leur usage antérieur aux terres remaniées. Les études ivoiriennes permettent déjà d’identifier plusieurs formes de passif : transformation des cours d’eau à Ity-Floleu, contamination au mercure dans différents compartiments aquatiques, conversion de terres agricoles, de savanes et de forêts à Kokumbo, transformation des bas-fonds à Gnamangui et dégradation de terrains à Doumbiadougou. Ce que la recherche ne permet pas encore de donner avec la même précision, c’est un bilan national consolidé de l’ensemble de ces dommages.
Combien d’hectares dégradés devraient aujourd’hui être restaurés ? Combien de fosses abandonnées subsistent à travers le pays ? Quelle part des anciennes terres agricoles peut être remise en culture et à quel coût ? Quel serait le coût de restauration des cours d’eau et des écosystèmes les plus touchés ? Il n’existe pas encore de réponse nationale suffisamment complète à ces questions. C’est pourtant une donnée essentielle pour mesurer le véritable coût de l’orpaillage illégal. La valeur de l’or extrait ne constitue qu’une partie de l’équation. Il faut également considérer ce que l’activité laisse derrière elle : des sols déplacés, des terres devenues inutilisables pour certains usages, des cours d’eau altérés, des contaminants et des espaces qu’il faudra parfois restaurer longtemps après la fin de l’exploitation.
L’enjeu environnemental n’est donc pas seulement d’empêcher l’ouverture de nouveaux sites clandestins. Il est aussi de réparer ceux qui existent déjà ou qui ont été abandonnés. Une excavatrice peut quitter un site en quelques heures. Une rivière, une forêt ou une terre agricole peuvent mettre beaucoup plus longtemps à retrouver leurs fonctions.
