Le diabète, l’anémie, les troubles de l’humeur : ces situations, le généraliste les connaît bien. Elles sont aussi fréquemment associées à un déficit en testostérone, cette hormone masculine encore trop rarement évoquée en consultation de premier recours. La plupart des hommes concernés sont d’abord vus en médecine générale, pourtant les repères manquent pour reconnaître ce trouble et le prendre en charge. Un consensus international publié récemment entend justement aider les médecins généralistes à mieux repérer et prendre en charge ce déficit [1].
Ce document a été élaboré à la suite d’une réunion d’experts internationaux tenue à Amsterdam en novembre 2025, sous l’égide de l’Androgen Society. Il rassemble dix résolutions adoptées par consensus par un panel composé de généralistes, d’endocrinologues, d’urologues, d’andrologues et de biochimistes cliniciens. Les recommandations couvrent le diagnostic, le traitement, le suivi et les situations où le généraliste doit orienter son patient vers un spécialiste. Elles ont été affinées au fil d’un processus itératif, chaque point ayant fait l’objet d’un consensus.
Des situations que le généraliste connaît déjà
Le déficit en testostérone reste traditionnellement pris en charge par des spécialistes, mais la demande des patients pour que les généralistes s’impliquent augmente. Or, la plupart des cas se présentent d’abord en médecine de premier recours. Dans le même temps, les pathologies souvent associées à ce déficit, comme l’obésité, le diabète, l’anémie ou les troubles de l’humeur, sont déjà suivies au quotidien par le médecin de famille. Pourtant, les repères cliniques et les formations sur ce sujet étaient jusqu’ici très limités. Ce paradoxe a motivé l’élaboration de ces résolutions : donner aux généralistes des outils concrets pour penser à la testostérone sans les transformer en spécialistes. Les médecins de famille sont donc en première ligne pour identifier ces hommes, mais ils ne disposaient pas jusqu’à présent de critères pratiques pour le faire.
Deux conditions à réunir avant de traiter
La première recommandation clé tient en une phrase : un déficit en testostérone ne se résume pas à un chiffre. Pour poser le diagnostic, il faut à la fois des symptômes ou des signes évocateurs et un taux de testostérone bas dans le sang. Ce taux peut être mesuré sur la testostérone totale ou sur la forme libre. Une valeur de testostérone totale inférieure à 12 nanomoles par litre (ou 350 nanogrammes par décilitre) est considérée comme basse. Mais ce seuil ne suffit pas : en l’absence de symptômes, les experts recommandent de ne pas instaurer de traitement.
Cette exigence protège contre un écueil fréquent : traiter des hommes dont la testostérone est un peu basse mais qui ne présentent aucune gêne. Les auteurs insistent sur la nécessité d’une évaluation clinique complète, en s’appuyant sur des situations que le généraliste connaît déjà, comme l’obésité, le diabète, l’anémie ou les troubles de l’humeur, qui peuvent être liés au déficit. Le choix entre la mesure de la testostérone totale ou libre est laissé au clinicien, selon le contexte.
Un traitement sous surveillance, sans crainte excessive
Une fois le diagnostic posé, un traitement substitutif par testostérone peut être envisagé. Les recommandations insistent sur le suivi : il faut surveiller la réponse aux symptômes et les éventuelles anomalies biologiques. Autrement dit, le médecin ne se contente pas de prescrire ; il vérifie régulièrement que le traitement améliore la situation du patient et reste bien toléré. Ce suivi porte à la fois sur l’amélioration des signes cliniques et sur des contrôles sanguins, afin d’ajuster la prise en charge si nécessaire.
Reste la question qui inquiète beaucoup d’hommes : ce traitement augmente-t-il le risque cardiovasculaire ou de cancer de la prostate ? Les données issues de grands essais randomisés, c’est-à-dire des études où les participants sont répartis au hasard entre traitement et placebo, n’ont pas montré d’association avec une hausse de ces risques. C’est un point rassurant, même s’il ne signifie pas que le traitement est anodin pour tout le monde. Il convient de rappeler que ces essais portent sur des populations précises et que la prudence reste de mise pour certains profils.
Un guide à utiliser avec discernement
Ces recommandations ont toutefois une limite majeure : elles reposent sur un consensus d’experts, pas sur une revue systématique de toutes les études disponibles. De plus, les éventuels conflits d’intérêts des participants ne sont pas détaillés dans la publication, ce qui invite à la prudence. Enfin, le document prévoit que certaines situations complexes ou certains profils de patients particuliers soient orientés vers un spécialiste.
Un consensus d’experts consiste à réunir des spécialistes reconnus pour dégager des points d’accord, souvent en l’absence de données définitives. Il ne remplace pas une analyse exhaustive de la littérature, et ses conclusions restent dépendantes de la composition du panel et des données disponibles à un moment donné. Pour le généraliste, cela signifie que ces résolutions fournissent une aide pratique, mais qu’elles doivent être combinées avec le jugement clinique et les spécificités de chaque patient. De nouvelles études pourraient venir préciser les bénéfices et les risques à long terme de la testostéronothérapie, et les recommandations pourraient évoluer en conséquence. En attendant, elles offrent un cadre utile, à condition de rester vigilant.
Pour les hommes concernés, le message est double. D’un côté, un déficit en testostérone peut désormais être évoqué et pris en charge plus tôt par le médecin de famille, sans attendre un spécialiste. De l’autre, un simple inconfort passager ou une gêne occasionnelle ne justifie pas à lui seul un traitement : le diagnostic exige des symptômes clairs et un taux sanguin bas, dans le cadre d’une évaluation médicale complète.
