Le patient se présente avec un tableau clinique fruste : cinq jours de fièvre et de douleurs épigastriques. Les examens biologiques montrent un syndrome inflammatoire, mais deux valeurs restent dans les normes : l’amylase sérique et l’hémoglobine. L’amylase est une enzyme souvent élevée lors des atteintes pancréatiques ; son taux normal n’oriente donc pas immédiatement vers une pancréatite. L’hémoglobine stable écarte une hémorragie significative. Rien, à ce stade, ne suggère la présence d’un corps étranger. Le tableau évoque de nombreuses causes plus fréquentes, digestives ou biliaires. Sans notion d’ingestion rapportée dans le compte rendu, l’hypothèse d’un corps étranger n’était pas spontanément évoquée.

Un piège anatomique silencieux

Pourtant, l’anatomie rend la suite plausible. L’estomac et le pancréas sont étroitement accolés : la tête du pancréas repose contre la paroi postérieure de l’estomac. Un objet pointu qui traverse cette paroi peut donc atteindre directement la glande. Les cure-dents en bois, lorsqu’ils sont avalés, sont connus pour pouvoir perforer le tube digestif et migrer vers les organes voisins, comme le rappellent les auteurs. Dans ce cas, aucun symptôme digestif bruyant ni saignement extériorisé n’a alerté plus tôt. La fièvre et la douleur étaient les seuls signaux.

Les cure-dents présentent des caractéristiques mécaniques particulières : rigides, pointus à une extrémité, suffisamment longs pour traverser plusieurs couches tissulaires. Lorsqu'ils sont avalés, ils peuvent ne pas suivre le trajet digestif normal et s'arrêter, puis perforer progressivement la paroi. Le trajet observé ici, de la paroi postérieure de l'estomac vers la tête du pancréas, correspond à cette proximité anatomique.

Le scanner dévoile l’objet

Le scanner abdomino-pelvien sans injection, avec reconstructions multiplanaires, change la donne. Les images montrent une structure linéaire légèrement hyperdense, mesurant au moins cinq centimètres. Elle part de la paroi postérieure de la partie basse du corps gastrique et s’enfonce dans la tête du pancréas. Autour, on observe un minime pneumopéritoine et une infiltration de la graisse, témoignant d’une perforation et d’une inflammation locale. Le canal pancréatique principal n’est pas dilaté, ce qui suggère que l’objet n’obstrue pas le canal excréteur. Un second scanner avec injection de produit de contraste confirme l’absence d’atteinte vasculaire majeure et d’extravasation active. Autrement dit, l’objet ne menace pas les gros vaisseaux et ne saigne pas activement. Cette cartographie précise du trajet va permettre de planifier le geste.

Les reconstructions multiplanaires permettent de suivre l'objet sur plusieurs plans et d'en mesurer la longueur avec précision. L'injection de produit de contraste précise les rapports avec les vaisseaux environnants, écartant une lésion artérielle ou veineuse qui pourrait compliquer une extraction. Ces informations ont été déterminantes pour choisir la voie endoscopique plutôt qu'une chirurgie.

Une extraction endoscopique sous contrôle

Le troisième jour d’hospitalisation, l’équipe médicale organise une endoscopie œso-gastro-duodénale. La procédure est réalisée sous sédation consciente, avec une équipe chirurgicale en back-up prête à intervenir en cas d’échec ou de complication. Un tube protecteur (overtube) est introduit par la bouche pour sécuriser le retrait. Dans l’estomac, le gastro-entérologue repère un corps étranger en bois qui fait saillie à travers la muqueuse. Il le saisit avec une pince à biopsie et l’extrait délicatement. L’objet retiré mesure 6,5 centimètres : un cure-dent en bois ordinaire. Les suites post-procédure sont simples, sans complication.

Ce que ce cas permet de comprendre

Ce cas clinique souligne l’apport des reconstructions multiplanaires et du scanner avec injection pour définir le trajet exact d’un corps étranger et évaluer la faisabilité d’un retrait endoscopique. Chez ce patient, l’extraction par voie naturelle a évité une intervention chirurgicale plus lourde. Les auteurs rappellent que l’atteinte pancréatique par un cure-dent ingéré reste rare et que sa prise en charge varie entre chirurgie et endoscopie. Ce succès individuel ne doit pas être généralisé : il démontre seulement que, dans des conditions anatomiques favorables, avec un plateau technique adapté et une équipe chirurgicale disponible, une alternative mini-invasive peut être envisagée pour certains cas de pénétration pancréatique.

Ce récit est celui d'un patient unique. Il ne permet ni d'estimer la fréquence de tels accidents, ni de recommander l'endoscopie dans tous les cas de pénétration pancréatique par un corps étranger. Chaque situation dépend de la position de l'objet, de l'état des tissus et des ressources disponibles. Mais il rappelle qu'un objet aussi banal qu'un cure-dent peut parfois se retrouver dans une situation anatomique inattendue.