Il y a quelques années, des personnes sourdes sont arrêtées dans un commissariat d’Abobo. Elles tentent d’expliquer qu’elles ont récupéré des pièces d’identité égarées pour les restituer à leurs propriétaires. Mais aucun policier présent ne maîtrise la langue des signes. Incapables de donner leur version des faits, elles passent la nuit en cellule. Le lendemain, Mahmoud Ouedraogo, interprète en langue des signes, est appelé. Il traduit leurs explications et elles sont libérées. Cet épisode, qu’il a récemment raconté à L’Incidence et que l’UNICEF avait déjà relaté dans ses grandes lignes en 2023, pose une question simple : que vaut un droit lorsqu’il est impossible de communiquer pour l’exercer ?

De l’hôpital au tribunal, des barrières très concrètes

Interprète depuis plus d’une décennie et point focal de l’éducation inclusive à Abobo, Mahmoud Ouedraogo intervient dans des écoles, des hôpitaux, des commissariats, des gendarmeries et des tribunaux. Les situations qu’il décrit montrent que l’absence d’interprète peut avoir des conséquences qui dépassent largement l’inconfort. Au palais de justice d’Abobo, il dit avoir découvert récemment le procès-verbal d’un jeune sourd établi sans interprète. Selon lui, le document comportait un nom qui n’était pas celui du jeune homme et lui attribuait une profession alors qu’il était élève.

Il raconte également avoir accompagné une jeune femme sourde victime de viol devant la justice. Son intervention, dit-il, n’a pas été rémunérée, la langue des signes n’étant pas prise en compte dans le dispositif de paiement qui lui a été présenté. Dans un autre cas, il dit avoir été appelé par une cellule antidrogue de la gendarmerie après l’arrestation d’une personne sourde, avant de se heurter là encore à la question de la prise en charge de sa prestation.

Ces témoignages rejoignent un plaidoyer plus large porté par la Fédération nationale des sourds de Côte d’Ivoire (FENASOCI). En septembre 2026, l’organisation a demandé la mise en place d’un corps d’interprètes qualifiés et certifiés, mais aussi une meilleure prise en compte de la Langue des signes de Côte d’Ivoire dans les services publics, les médias et les textes concernant les personnes handicapées. Elle réclame notamment que les journaux télévisés et les grandes communications gouvernementales soient accessibles en langue des signes.

Quand se soigner signifie parfois renoncer à son intimité

Pour les femmes sourdes, la barrière de communication peut devenir particulièrement lourde lorsqu’il est question de santé sexuelle, de violences ou de suivi gynécologique. Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a documenté en septembre 2026 le cas de femmes sourdes contraintes de faire appel à un proche, voire à un voisin, pour traduire le récit d’une agression au médecin ou au policier. L’organisme souligne que cette situation compromet la confidentialité et peut freiner la dénonciation des violences.

Le problème ne s’arrête pas là. Le 1308, numéro national d’alerte et d’assistance évoqué par l’UNFPA pour les victimes de violences basées sur le genre, fonctionne par la voix. Pour une personne sourde qui ne peut pas utiliser un appel téléphonique oral, ce dispositif ne suffit donc pas à garantir un accès autonome à l’aide. Mahmoud Ouedraogo, qui intervient aussi sur les questions de santé sexuelle et reproductive, évoque des difficultés pour accéder à l’information sur la contraception, l’hygiène menstruelle ou le suivi gynécologique. Il résume brutalement ce que peut produire la présence obligatoire d’un tiers : « À l’hôpital, il n’y a pas de secret médical pour elles. »

L’enjeu n’est pas seulement médical. Mahmoud décrit également un isolement qui peut commencer dans la famille lorsque les proches d’un enfant sourd ne connaissent pas la langue des signes. Des conversations ordinaires, des décisions familiales ou de simples échanges peuvent alors lui échapper. Plus tard, les mêmes barrières peuvent se retrouver dans la recherche d’emploi, où la difficulté à communiquer est parfois confondue avec une incapacité à travailler.

À l’école, des progrès mais encore des limites

La Côte d’Ivoire a engagé plusieurs initiatives en matière d’éducation inclusive. Un projet déployé entre 2017 et 2021 dans dix villes a mobilisé 28 écoles primaires ordinaires. Il a permis de former 232 enseignants, 125 encadreurs, superviseurs et administrateurs ainsi que 93 travailleurs sociaux à l’inclusion des enfants en situation de handicap. Pour l’année scolaire 2020-2021, 698 enfants en situation de handicap avaient bénéficié du projet, dont 400 dans des écoles primaires et 81 anciens élèves d’écoles inclusives orientés vers des collèges.

Le bilan gouvernemental identifiait toutefois déjà plusieurs limites : insuffisance d’écoles inclusives, manque de compétences techniques, difficultés d’orientation et surtout insuffisance d’enseignants formés à la langue des signes et d’interprètes dans le secondaire. À Abobo, le Groupe scolaire Agbekoi 2 montre ce que peut produire une autre organisation : l’UNICEF y a documenté l’intégration d’élèves sourds dans des classes ordinaires avec des enseignants formés à signer en même temps qu’ils parlent.

L’ampleur du besoin reste importante. En juillet 2026, le ministère ivoirien de la Santé indiquait qu’environ 5 000 enfants naissent chaque année avec une surdité dans le pays. Cette donnée ne dit pas combien d’entre eux auront besoin d’un enseignement en langue des signes, d’un appareillage ou d’autres formes d’accompagnement, mais elle donne une idée du nombre de familles potentiellement confrontées chaque année aux questions de dépistage, de communication et de scolarisation.

L’information, autre porte d’entrée vers l’exclusion

L’accès à l’information reste également au cœur des revendications. Mahmoud Ouedraogo estime que les contenus accessibles en langue des signes demeurent insuffisants et cite notamment les informations télévisées, les campagnes de santé ou les communications administratives. La FENASOCI formule le même constat et demande que davantage de contenus d’intérêt national soient interprétés en langue des signes.

La Fédération appelle aussi à abandonner l’expression « sourd-muet ». Être sourd ne signifie pas nécessairement être incapable de parler. Cette précision peut paraître lexicale, mais elle touche à la manière dont la société considère les personnes concernées : non comme des individus privés de langage, mais comme des personnes qui utilisent un mode de communication que les institutions doivent être capables de recevoir.

La Côte d’Ivoire compte déjà des expériences d’inclusion, des enseignants formés et des associations très actives. Mais tant qu’une personne sourde peut dépendre de la disponibilité d’un interprète pour comprendre un diagnostic, expliquer sa situation à la police ou raconter une agression, l’accessibilité reste fragile. Le problème n’est donc pas seulement la surdité. Il commence aussi lorsque l’environnement ne prévoit aucun moyen de communiquer avec ceux qui n’entendent pas. Dans ces moments-là, l’absence d’interprète peut devenir une barrière à la santé, à l’éducation, à l’information et, parfois, à la liberté.

Références et sources

Entretien de L’Incidence avec Mahmoud Ouedraogo, 28 septembre 2026. Ministère de la Santé de Côte d’Ivoire, campagne sur la santé auditive, juillet 2026. UNICEF Côte d’Ivoire, portrait de Mahmoud Ouedraogo, décembre 2023. UNICEF Côte d’Ivoire, reportage sur l’école inclusive d’Agbekoi 2, février 2024. Gouvernement de Côte d’Ivoire, bilan du projet d’éducation inclusive 2017-2021. UNFPA Côte d’Ivoire, Briser le double silence, 23 septembre 2026. FENASOCI, plaidoyer public pour l’accessibilité et les interprètes, septembre 2026.