Au départ, il n’y avait pourtant ni plan de carrière ni vocation prédéfinie. Mahmoud Ouedraogo apprend la langue des signes au contact d’amis sourds. Il perfectionne ensuite sa pratique à l’église CMA de Dokui, où il rencontre d’autres personnes sourdes. Ce détail résume déjà une partie de son parcours : musulman, il fréquente une église parce qu’elle constitue alors pour lui un lieu où il peut apprendre à mieux communiquer avec ses amis.
L’UNICEF, qui lui a consacré un portrait en 2023, raconte qu’il s’est intéressé très jeune à la langue des signes après s’être lié d’amitié avec un enfant sourd de son quartier. Mahmoud situe quant à lui son engagement organisé auprès de la communauté sourde à 2013. Peu à peu, il devient celui que l’on appelle lorsque la communication se bloque.
Une nuit au commissariat comme déclic
Le véritable tournant survient au 15e arrondissement d’Abobo. Des personnes sourdes y ont été arrêtées alors qu’elles détenaient plusieurs pièces d’identité égarées. Selon le récit de Mahmoud, elles avaient l’habitude de récupérer ces documents, de les exposer près de la mairie et de demander une petite somme lorsque leurs propriétaires venaient les reprendre. Les policiers veulent comprendre comment elles se sont retrouvées en possession de ces pièces. Mais personne ne maîtrise la langue des signes.
Les personnes interpellées ne parviennent pas à donner leur version des faits. Elles passent la nuit en cellule. Le lendemain, un ami sourd vient chercher Mahmoud. À l’époque, raconte-t-il, il n’a même pas encore la facilité d’être joint par téléphone comme aujourd’hui. Il se rend au commissariat, interprète les explications et les personnes retenues sont libérées. Cet épisode, qu’il raconte aujourd’hui à L’Incidence et déjà relaté par l’UNICEF en 2023, agit comme un déclic. « C’est à partir de là que j’ai vu que c’était nécessaire d’être vraiment disponible pour ces personnes », explique-t-il.
Ce jour-là, Mahmoud comprend surtout qu’une compétence qu’il avait apprise par amitié peut avoir des conséquences très concrètes. Ne pas pouvoir s’expliquer face à un policier, un médecin ou un juge n’est plus seulement un problème de communication : cela peut affecter la liberté, la santé ou les droits d’une personne.
De l’hôpital au tribunal, un interprète polyvalent
Depuis 2013, la communauté sourde est devenue, dit-il, « une famille ». Mahmoud est aujourd’hui vice-président de l’Association des Sourds Musulmans de Côte d’Ivoire et point focal de l’éducation inclusive à Abobo depuis 2015. Il n’a pas suivi, dit-il, de formation formelle d’interprète : il a appris « sur le tas », auprès de ses amis sourds et dans son environnement associatif et religieux.
Son quotidien ne tient dans aucune fiche de poste. « Les interprètes en Côte d’Ivoire, on est polyvalents », résume-t-il. Son téléphone peut sonner pour une consultation à l’hôpital, une affaire judiciaire, une intervention à la gendarmerie, un cours, une cérémonie religieuse, un mariage ou un enterrement.
Mais ce sont souvent les situations les moins visibles qui donnent la mesure de son rôle. Il peut devoir traduire les symptômes d’une patiente, expliquer à une personne sourde ce qui lui est reproché devant la justice ou permettre à une femme de comprendre des informations sur sa santé sexuelle et reproductive. Il raconte avoir accompagné une jeune femme sourde victime de viol devant la justice. Dans un autre dossier, au palais de justice d’Abobo, il dit avoir découvert qu’un procès-verbal concernant un jeune sourd avait été établi sans interprète et comportait, selon lui, un nom qui n’était pas le sien ainsi qu’une profession erronée.
Cette polyvalence a aussi ses limites. Mahmoud explique que ses prestations ne sont pas toujours rémunérées, même lorsqu’il est appelé par une institution publique. La question dépasse son cas personnel : en septembre 2026, la Fédération nationale des sourds de Côte d’Ivoire a demandé la création d’un corps d’interprètes qualifiés et certifiés afin que l’accès à la langue des signes ne dépende plus seulement de la disponibilité de quelques personnes.
Faire entrer les enfants sourds à l’école
L’éducation constitue l’autre grande dimension de son engagement. Mahmoud est point focal de l’éducation inclusive à Abobo depuis 2015. Il dit avoir contribué à l’orientation de deux jeunes sourds vers le Lycée Moderne Abobo 1 et accompagne des familles qui cherchent une place pour leurs enfants dans le système scolaire ordinaire.
Son action à Abobo est également documentée par l’UNICEF. Au Groupe scolaire Agbekoi 2, des élèves sourds ont intégré des classes avec des élèves entendants, tandis que des enseignants ont été formés à la langue des signes. En 2023, l’UNICEF indiquait que 50 enfants issus de l’association avec laquelle travaillait Mahmoud avaient été intégrés dans des écoles inclusives. Un autre reportage de l’organisation, publié en 2024, présente le cas d’Hassan, 12 ans, encadré par Mahmoud et scolarisé dans cette école inclusive.
Pour Mahmoud, la réussite ne se mesure pas seulement au nombre d’inscriptions. Il parle surtout du soulagement des parents qui découvrent que leur enfant peut poursuivre une scolarité, apprendre un métier et se projeter dans l’avenir. C’est aussi pour cela que son engagement s’est étendu à l’alphabétisation, à l’insertion professionnelle et à la sensibilisation en santé sexuelle et reproductive. L’UNICEF avait déjà documenté ces activités au sein de son association en 2023.
Son association a également cherché à structurer cette action. Mahmoud indique qu’elle a reçu en 2017 un prix national du ministère de la Jeunesse et, en 2023, un Prix Impact Jeune pour la promotion des personnes handicapées. Il dit également avoir participé en 2017, à Brazzaville, au premier Sommet international des sourds africains. Pour lui, ces expériences renforcent une conviction : l’inclusion ne peut pas reposer seulement sur la bonne volonté individuelle.
Un engagement qui l’a aussi transformé
Mahmoud ne présente pas ces années d’engagement comme un sacrifice à sens unique. Il reconnaît volontiers ce qu’elles lui ont apporté : du respect, de la crédibilité, de l’expérience et des portes ouvertes dans certaines institutions. « Le fait de savoir que je suis au service des autres, c’est un bonheur », dit-il. Il évoque aussi la satisfaction de voir des parents heureux parce que leurs enfants peuvent enfin aller à l’école ou participer davantage à la vie sociale.
Son parcours raconte pourtant une réalité qui dépasse sa personne. Les données du Recensement général de la population et de l’habitat de 2021, reprises par l’Agence ivoirienne de presse, indiquent que les personnes sourdes ou malentendantes représentent 11,7 % des personnes recensées en situation de handicap. À partir du total cité par cette source, cela correspond à environ 61 000 personnes sourdes ou malentendantes. Les différentes publications publiques ne donnent toutefois pas toutes exactement le même effectif global de personnes handicapées, ce qui invite à considérer ce chiffre comme un ordre de grandeur plutôt que comme un décompte actuel exact.
À cela s’ajoute une autre donnée : le ministère de la Santé estime qu’environ 5 000 enfants naissent chaque année avec une surdité dans le pays.
Pour ces enfants et ces adultes, le quotidien peut encore se compliquer lorsqu’il faut se soigner, étudier, comprendre une procédure, trouver un emploi ou défendre ses droits. Heureusement, ils peuvent aussi compter sur des personnes comme Mahmoud Ouedraogo, qui ont choisi de faire de la langue des signes un pont entre deux mondes qui peinent encore trop souvent à se comprendre. Mais son propre parcours montre aussi la limite de ce modèle : l’inclusion durable ne peut dépendre de quelques interprètes disponibles au bon moment. Elle suppose que les institutions elles-mêmes deviennent accessibles.
Références et sources
Entretien de L’Incidence avec Mahmoud Ouedraogo, 28 septembre 2026. UNICEF Côte d’Ivoire, Mahmoud, l’oreille attentive des sourds-muets !, 18 décembre 2023. UNICEF Côte d’Ivoire, Une école de rêve au sein d’Abobo, 9 février 2024. Ministère de la Santé de Côte d’Ivoire, données sur la santé auditive, juillet 2026. Agence ivoirienne de presse, données relatives au RGPH 2021 et aux personnes en situation de handicap. FENASOCI, plaidoyer sur la langue des signes et le corps d’interprètes, septembre 2026.
