Imaginez qu’on vous demande à quel point vous êtes « heureux » ou « optimiste ». Vous répondez spontanément, mais votre voisin japonais, chilien ou sénégalais comprend-il vraiment la même chose derrière ces mots ? Une note plus basse peut refléter une différence réelle, mais aussi une manière différente d’interpréter la question.

Comparer des scores ne suffit pas

C’est le problème que pose la recherche interculturelle lorsqu’elle compare des traits psychologiques sans vérifier que les questionnaires fonctionnent de la même manière partout. Une revue critique publiée en 2018 rappelle que les tests d’équivalence et d’invariance sont indispensables pour distinguer une différence entre populations d’un simple défaut de mesure [1].

Ces tests vérifient, par exemple, qu’un score de 5 sur une échelle d’estime de soi conserve un sens comparable dans chaque groupe. Sans cette étape, deux personnes peuvent cocher la même case tout en répondant, au fond, à deux questions légèrement différentes.

Une traduction rigoureuse peut encore échouer

Une étude menée auprès de 1 574 jeunes en Chine et de 512 jeunes aux États-Unis l’illustre clairement. Les chercheurs avaient traduit puis retraduit le BASC-3-SRP, un questionnaire d’adaptation psychologique destiné aux adolescents. La cohérence interne et la validité de construit paraissaient acceptables. Pourtant, six de ses seize sous-échelles ne respectaient pas l’invariance de mesure [2].

Parmi les dimensions concernées figuraient l’attitude négative envers l’école, l’attitude envers les enseignants et l’estime de soi. Autrement dit, une traduction linguistiquement correcte ne garantissait pas que les jeunes des deux pays mobilisaient exactement les mêmes repères culturels pour répondre.

Ce que cela change dans l’interprétation

Le problème ne condamne pas toute comparaison internationale. Il oblige plutôt à préciser ce qui peut réellement être comparé. Selon le niveau d’invariance obtenu, les chercheurs peuvent parfois comparer la structure générale d’un questionnaire, mais pas nécessairement les moyennes brutes entre pays.

Cette prudence est importante parce que les valeurs personnelles, les normes sociales et les façons d’exprimer une émotion varient. Une autre synthèse montre d’ailleurs que le lien entre les valeurs et les attitudes change selon le contexte culturel [3].

Une règle simple pour le lecteur

Ces travaux ne permettent pas d’affirmer que toutes les études interculturelles sont fausses. Ils montrent qu’une différence de score n’est pas automatiquement une différence psychologique. Avant de conclure que les habitants d’un pays sont plus heureux, plus anxieux ou moins confiants que ceux d’un autre, il faut vérifier que l’outil mesure bien la même réalité dans les deux groupes.

Pour le lecteur, la question utile devient donc : les auteurs ont-ils testé l’invariance du questionnaire avant de comparer les résultats ? Ce contrôle technique paraît discret, mais il peut changer entièrement le sens d’une conclusion.