En Somalie, après des décennies de conflit, la santé mentale reste un sujet largement passé sous silence. Une nouvelle étude, basée sur une enquête nationale menée en 2020 auprès de près de 50 000 personnes âgées de 10 ans et plus, apporte un éclairage inédit. Et le premier chiffre qui en ressort a de quoi surprendre : moins de 1 % des personnes interrogées déclarent éprouver des difficultés de santé mentale. Mais ce résultat, publié dans la revue Global Health Action [1], cache probablement une réalité bien plus sombre.

Ce chiffre de 0,83 % est en effet étonnamment bas pour un pays marqué par l’instabilité, la pauvreté et les déplacements de population. Les chercheurs eux-mêmes le considèrent comme peu crédible en tant que reflet de la véritable prévalence. La raison principale : l’auto-déclaration. Les gens ont dû répondre eux-mêmes à des questions sur leur état psychologique, et dans un contexte où la maladie mentale est fortement stigmatisée, beaucoup ont pu minimiser ou nier leurs symptômes. De plus, seules les formes les plus sévères, celles qui perturbent vraiment la vie quotidienne, ont tendance à être reconnues comme des « difficultés » par les personnes concernées.

Cette enquête comble un vide : il n’existait jusqu’ici que très peu de données communautaires sur la santé mentale en Somalie. En analysant un large échantillon représentatif de la population, elle permet d’identifier des tendances générales, même si elle ne peut pas saisir la complexité des trajectoires individuelles. Elle offre ainsi une base précieuse pour orienter les politiques publiques.

Un chiffre à prendre avec prudence

L’enquête n’a donc pas mesuré la totalité des troubles mentaux, mais seulement ceux que les gens acceptent de rapporter. Cela signifie que le fardeau réel est sans doute bien plus lourd, en particulier chez les personnes qui souffrent en silence. Pour autant, cette étude ne se limite pas à ce constat : elle a aussi mis en évidence des groupes particulièrement à risque, ce qui peut orienter les efforts de dépistage dans un pays où les ressources en santé mentale sont extrêmement limitées.

L’âge, facteur le plus marquant

Parmi tous les facteurs analysés, l’âge est ressorti comme le plus fortement associé. Les personnes de 55 ans et plus avaient une probabilité environ 14 fois plus élevée de déclarer des difficultés de santé mentale que les adolescents de 10 à 19 ans. Un écart considérable. Les chercheurs ne peuvent pas expliquer avec certitude pourquoi, mais plusieurs pistes existent : l’isolement social, le veuvage, la perte des proches, ou encore l’accumulation de maladies physiques liées au vieillissement. Attention toutefois : cette association ne prouve pas que l’âge cause directement ces difficultés, mais il signale une vulnérabilité particulière des aînés.

Cette vulnérabilité est d’autant plus préoccupante que la population somalienne vieillit, même si elle reste globalement jeune. Les personnes âgées sont souvent laissées de côté par les programmes de santé, focalisés sur la mère et l’enfant. Or, si leurs souffrances psychiques ne sont ni reconnues ni soignées, leur qualité de vie risque de se détériorer rapidement.

Quand le corps souffre, l’esprit trinque

L’étude a également révélé que certaines maladies physiques allaient de pair avec une déclaration plus fréquente de difficultés mentales. Les personnes ayant des antécédents d’accident vasculaire cérébral (AVC) étaient environ 4 fois plus susceptibles de déclarer de telles difficultés. Celles souffrant de douleurs dorsales chroniques l’étaient près de 3 fois plus, et celles atteintes d’hypertension artérielle environ 2,5 fois plus. Ces chiffres suggèrent un lien étroit entre la souffrance du corps et celle de l’esprit, mais la nature de ce lien reste à éclaircir.

Il ne faut pas en conclure que ces maladies physiques provoquent les difficultés mentales, ni l’inverse. L’étude est transversale : elle a pris un instantané de la population à un moment donné, sans suivre les personnes dans le temps. D’autres facteurs, comme le stress lié à la maladie, la douleur chronique ou le manque d’accès aux soins, pourraient jouer un rôle intermédiaire. Ce que l’on peut dire, c’est que ces personnes cumulent les vulnérabilités et méritent une attention particulière.

Le fait que ces associations apparaissent dans une enquête où la détresse est déjà fortement sous-déclarée renforce leur importance. Si même parmi ceux qui acceptent de parler, les malades chroniques se distinguent, cela suggère que leur fardeau est particulièrement lourd. Il est donc essentiel de porter une attention spécifique à ces patients lors des consultations de routine.

Intégrer le dépistage mental dans les soins courants

Pour les auteurs de l’étude, ces résultats plaident pour une approche plus proactive. Ils recommandent d’intégrer le dépistage de la santé mentale dans les soins primaires, en particulier pour les personnes atteintes de maladies chroniques comme l’hypertension ou les douleurs dorsales. Ils appellent aussi à développer des services de soutien psychologique spécifiquement adaptés aux personnes âgées, afin de combler un fossé thérapeutique béant dans le pays.

Cette stratégie présente un avantage pratique : elle permet de toucher des personnes qui consultent déjà pour d’autres raisons, sans avoir à créer de nouveaux services parallèles coûteux. Dans un contexte de ressources limitées, le dépistage opportuniste peut être un premier pas vers une meilleure reconnaissance de la souffrance psychique. C’est une piste concrète pour réduire l’écart entre les besoins et les soins disponibles.

Malgré ses limites, cette enquête constitue une première étape importante. Elle montre que derrière un chiffre officiel très bas se cachent des réalités humaines douloureuses, concentrées chez les aînés et les malades chroniques. Elle rappelle aussi que, dans les contextes post-conflit, la santé mentale ne peut pas être reléguée au second plan. C’est un appel à regarder au-delà des apparences.