Et si la pandémie de COVID-19 avait surtout été un révélateur de nos fragilités économiques ? En Tunisie, dans le gouvernorat de La Manouba, des chercheurs ont mené une vaste enquête pour comprendre comment cette crise sanitaire mondiale s’est muée en crise de santé mentale. Leur objectif : mesurer combien de personnes ont développé ou vu réapparaître un trouble dépressif majeur après le début de la pandémie.
Pour le savoir, ils sont allés à la rencontre de la population entre septembre et décembre 2021. Armés de questionnaires cliniques, ils ont frappé aux portes, mené des entretiens en face-à-face, et écouté des histoires bien au-delà des chiffres. Leur constat, publié dans l’International Journal of Social Psychiatry [1], dresse un portrait nuancé d’une société touchée, mais pas de manière uniforme.
Résultat central : 5,66 % des personnes interrogées remplissaient les critères d’un épisode dépressif majeur apparu ou récurrent après mars 2020. Cela représente environ une personne sur 18. Mais ce chiffre brut cache une réalité plus pernicieuse : la dépression n’a pas frappé au hasard. Elle a surtout ciblé ceux dont l’équilibre financier vacillait.
L’insécurité financière, un ennemi plus redoutable que le virus
Les données sont éloquentes : les personnes qui avaient perdu leur emploi ou subi une baisse substantielle de revenus à cause de la pandémie avaient environ deux fois plus de risques de présenter une dépression. Même constat pour celles qui estimaient que la situation financière de leur famille était inférieure à la moyenne tunisienne : leur risque était multiplié par 2,3.
Ces associations restent des corrélations, pas des preuves de cause à effet, mais elles dessinent un mécanisme plausible. Dans un pays où une crise économique sévissait déjà avant l’arrivée du virus, la pandémie a agi comme un amplificateur de stress. Perdre son revenu, ne plus savoir comment nourrir sa famille ou payer son loyer, c’est voir son avenir se dérober. Et ce vide matériel a probablement pavé la voie au vide intérieur.
Fait intéressant, l’étude n’a pas trouvé de lien entre la dépression et le fait d’avoir perdu un proche à cause du virus. Ce n’est donc pas tant le deuil qui a fragilisé la population que l’effondrement des sécurités économiques.
Un tableau contrasté selon le lieu de vie
L’enquête révèle aussi que tous n’étaient pas égaux face à cette détresse. Les femmes, et plus encore les personnes séparées ou divorcées, présentaient un risque accru de dépression… mais seulement en ville. À la campagne, ces différences s’estompaient.
Comment l’expliquer ? Les auteurs émettent une hypothèse : les zones rurales ont peut-être mieux résisté grâce à des filets de sécurité différents, comme une solidarité familiale plus forte ou une dépendance moindre aux emplois formels qui se sont brutalement arrêtés. L’absence de confinement strict prolongé dans la région a aussi pu protéger la population, notamment les jeunes, en maintenant un lien social et une routine quotidienne. Ces explications restent toutefois des pistes, pas des certitudes.
Mettre les résultats en perspective
Cette étude, bien que précieuse, comporte des limites importantes. Sa conception transversale ne permet pas d’affirmer avec certitude que les difficultés financières ont causé la dépression, seulement qu’elles sont apparues ensemble. De plus, les entretiens se sont déroulés à un moment précis de la pandémie, et les souvenirs des participants sur la date d’apparition de leurs symptômes peuvent être imprécis. Enfin, les personnes les plus gravement touchées ont pu être absentes de l’échantillon, car moins enclines à répondre à une enquête.
Ce travail ouvre néanmoins une fenêtre cruciale sur la santé mentale en temps de crise. Il rappelle que les conséquences d’une pandémie ne se mesurent pas seulement en courbes de contamination, mais aussi en vies bouleversées par la précarité. Il invite à penser les réponses sanitaires non pas seulement avec des vaccins ou des gestes barrières, mais avec des mesures de soutien économique et social qui protègent le corps… et l’esprit.


