Une excavatrice peut être immobilisée, une pompe saisie et un chantier évacué en quelques heures. Sur le terrain, l’effet d’une opération de gendarmerie est immédiat : l’extraction s’arrête. Depuis 2021, la Côte d’Ivoire a porté cette réponse à une échelle considérable. Selon le Conseil national de sécurité, plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal ont été déguerpis entre 2021 et le premier semestre 2026, 4 474 personnes ont été déférées devant la justice, plus de 960 millions de francs CFA et environ 136 kilogrammes d’or ont été saisis. [1]
Ces chiffres ne décrivent donc pas un État resté passif face au phénomène. Ils rendent au contraire plus importante la seconde partie du constat formulé en juillet 2026 par le même Conseil national de sécurité : malgré cette mobilisation, l’orpaillage illégal persiste, voire continue de s’étendre. [1]
C’est précisément ce paradoxe qui avait donné naissance à ce Dossier. Comment une activité peut-elle survivre à des milliers de démantèlements ? Les articles précédents ont permis d’apporter plusieurs morceaux de réponse. Un site peut être recolonisé après une intervention. L’activité peut se déplacer. Certaines communautés en tirent des revenus. Des financeurs permettent aux chantiers de fonctionner avant même que le premier gramme d’or ne soit extrait. Et une fois produit, cet or trouve des acheteurs capables de le regrouper et de l’écouler.
La conclusion devient alors beaucoup plus concrète : l’opération de terrain frappe le lieu où l’or est extrait. Pour réduire durablement le phénomène, il faut aussi atteindre l’économie qui permet à ce lieu d’exister.
Faire du site le début de l’enquête, pas nécessairement sa fin
Lorsqu’un chantier important est découvert, la première urgence reste de mettre fin à l’exploitation. Mais l’intervention pourrait être pensée plus systématiquement comme le début d’une seconde enquête. Une fois les travailleurs identifiés et les machines saisies, d’autres questions deviennent essentielles : qui a financé l’activité ? À qui appartiennent réellement les équipements ? Qui achetait l’or ? Par quels circuits circulait l’argent ? Les mêmes personnes sont-elles liées à d’autres sites ?
Cette approche découle directement de ce que les enquêtes de terrain montrent sur le fonctionnement de l’orpaillage clandestin. Sur les grands sites étudiés en Côte d’Ivoire, l’extraction peut dépendre d’opérateurs et de financeurs capables d’avancer l’argent nécessaire au fonctionnement du chantier. Une fois l’or produit, des acheteurs et collecteurs permettent ensuite de l’intégrer à une chaîne commerciale plus large. [2]
Le mineur visible au fond d’un puits ne représente donc qu’une partie du système. Si le chantier est fermé mais que le financeur conserve son capital, que d’autres équipements peuvent être mobilisés et qu’un acheteur reste disponible pour absorber la production, certaines des conditions nécessaires à une reprise existent toujours.
Cela ne signifie pas qu’après chaque intervention un réseau finance immédiatement un nouveau site. Les données disponibles ne permettent pas une telle généralisation. Mais elles montrent suffisamment clairement que l’argent et le marché se trouvent en amont et en aval de la production. Une politique qui veut empêcher les sites de renaître a donc intérêt à remonter dans ces deux directions.
La Côte d’Ivoire dispose déjà de plusieurs instruments pour le faire. Le Code minier sanctionne l’exploitation et la commercialisation illicites, permet de poursuivre la complicité et prévoit la saisie ou la confiscation de certains matériels et produits. [3] Le pays dispose également du Pôle pénal économique et financier, de la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF), des Douanes, de l’administration fiscale et de l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs criminels (AGRAC).
L’enjeu n’est donc pas nécessairement de créer une nouvelle administration. Il consiste plutôt à faire en sorte que, pour les affaires suffisamment importantes ou structurées, l’intervention sur le terrain soit accompagnée d’une enquête financière et patrimoniale capable de suivre le réseau au-delà du chantier.
Une opération ne serait alors plus évaluée uniquement par le nombre de machines saisies ou de personnes arrêtées. Elle permettrait également de savoir si l’on a identifié ceux qui rendaient économiquement possible l’ouverture du site.
Suivre les machines avant qu’elles n’arrivent sur les chantiers
L’or est difficile à suivre parce qu’il concentre beaucoup de valeur dans un très petit volume. Une excavatrice présente exactement les caractéristiques inverses : elle est lourde, coûteuse, immatriculée ou identifiable, doit être transportée et appartient nécessairement à quelqu’un.
C’est pourquoi les engins lourds constituent un point de contrôle particulièrement intéressant.
Le Code minier permet déjà la saisie et, selon les situations, la confiscation du matériel utilisé dans les activités illégales. Des engins saisis dans différentes procédures ont d’ailleurs déjà été pris en charge puis vendus par l’AGRAC. Mais notre recherche n’a pas permis d’identifier un dispositif minier public reliant systématiquement chaque pelle ou excavatrice utilisée dans l’extraction à son propriétaire réel, son éventuel loueur et le site sur lequel elle est autorisée à travailler.
Il existe ici une marge d’action beaucoup plus concrète que la création d’une nouvelle infraction. Un mécanisme de traçabilité des engins lourds utilisés pour les activités minières pourrait enregistrer le propriétaire, le locataire, la période de location et le site déclaré d’utilisation. Lorsque l’engin appartient à une société, l’identification de son bénéficiaire effectif pourrait compléter cette information.
Il ne s’agirait évidemment pas de rendre un loueur automatiquement responsable dès qu’un client détourne une machine de son usage déclaré. La question de la responsabilité suppose de démontrer ce que le propriétaire ou le loueur savait réellement. Mais une meilleure traçabilité rendrait beaucoup plus difficile une situation dans laquelle une excavatrice travaille pendant des semaines sur un chantier clandestin sans que l’on puisse déterminer précisément comment elle y est arrivée.
Le raisonnement est simple : un site a besoin de machines pour atteindre une certaine capacité de production. Plus ces machines sont faciles à suivre, plus la reconstitution matérielle d’un chantier devient compliquée.
L’acheteur est peut-être le verrou le plus important
Même parfaitement équipé, un site n’a d’intérêt économique que si l’or extrait peut ensuite être transformé en argent.
C’est pourquoi l’action contre l’orpaillage clandestin ne peut s’arrêter au producteur. Les études consacrées à la commercialisation montrent qu’une fois extrait, l’or peut être acheté très près du site ou même directement au domicile du producteur, puis regroupé progressivement avec d’autres productions avant d’être revendu plus loin. Dans certains circuits étudiés, quelques grammes dispersés finissent ainsi par devenir des volumes beaucoup plus importants. [2]
Cette organisation donne au premier acheteur une importance considérable. Il fournit le débouché sans lequel la production ne rapporte rien.
La législation ivoirienne offre déjà des leviers pour agir à ce niveau. La commercialisation sans autorisation est sanctionnée et la provenance de l’or peut devoir être justifiée. Les professionnels concernés par le commerce des métaux précieux sont également soumis à des obligations de vigilance. Dans ses lignes directrices, la CENTIF prévoit notamment l’identification des clients et, lorsqu’il y a lieu, des bénéficiaires effectifs, l’examen de certaines opérations inhabituelles et la déclaration des opérations suspectes. [4]
Le défi consiste donc moins à inventer le principe qu’à faire du contrôle de la provenance et du suivi des acheteurs un élément central de la lutte. Celui qui achète régulièrement de l’or en quantité constitue potentiellement un point de concentration beaucoup plus facile à surveiller que des centaines de travailleurs dispersés sur plusieurs chantiers.
Une économie clandestine peut supporter la perte temporaire d’un site. Elle devient beaucoup plus fragile lorsque ses producteurs rencontrent des difficultés croissantes à trouver un acheteur capable d’écouler leur production.
Mais cette logique possède une limite évidente : fermer progressivement les débouchés clandestins ne fonctionne durablement que si les producteurs qui souhaitent entrer dans la légalité trouvent ailleurs un marché qui fonctionne réellement.
Le circuit légal doit être suffisamment intéressant pour concurrencer le clandestin
La Côte d’Ivoire ne cherche déjà plus seulement à réprimer. La formalisation de l’exploitation artisanale occupe une place croissante dans la stratégie publique. En juin 2026, le Gouvernement indiquait que plus de 800 autorisations d’exploitation artisanale avaient été délivrées au cours des trois années précédentes. [5] Le pays travaille également avec la Banque mondiale et le World Gold Council à la professionnalisation du secteur, à la traçabilité de l’or et à l’accès des exploitants aux marchés légaux. [6]
Cette évolution est importante parce que l’orpaillage est aussi une activité économique. Dans certaines localités étudiées, il procure des revenus à des travailleurs, à des propriétaires de terres, à des commerçants et à d’autres acteurs. Une politique qui supprimerait uniquement ces revenus sans proposer de voie légale laisserait intacte une partie de l’incitation à revenir vers le clandestin.
Mais la formalisation ne peut pas se limiter à délivrer une autorisation.
Une expérience menée en Côte d’Ivoire avec la coopérative COOPEDA dans le cadre du programme Just Gold en fournit une bonne illustration. Le projet avait permis de produire 27 kilogrammes d’or légal et traçable. Une partie de cet or avait pu être exportée vers un affineur répondant aux standards de la London Bullion Market Association. Pourtant, l’expérience avait également rencontré une difficulté essentielle : disposer de manière constante d’un acheteur pour cette production traçable. [7]
C’est un point décisif. Un producteur peut disposer d’une autorisation, améliorer ses pratiques et accepter davantage de traçabilité. Si l’acheteur clandestin lui offre ensuite une transaction plus rapide, plus proche et économiquement plus intéressante, l’avantage du marché informel reste considérable.
Le circuit légal doit donc être non seulement autorisé, mais compétitif.
C’est dans cette perspective que le futur comptoir national d’achat d’or prévu dans le plan de développement de la Société ivoirienne des métaux précieux (SIMEP) pourrait devenir important. [8] À ce stade, les sources officielles consultées confirment le projet, mais pas encore le fonctionnement effectif d’un comptoir achetant déjà la production.
Lorsqu’il deviendra opérationnel, son efficacité dépendra de choses très concrètes : distance pour le producteur, simplicité de la transaction, rapidité du paiement, prix proposé et capacité à conserver la preuve d’origine de l’or. Si ces conditions sont réunies, le comptoir pourra jouer un rôle qui dépasse largement l’achat : retirer progressivement au circuit clandestin l’un de ses principaux avantages, la facilité avec laquelle il transforme l’or en argent.
Mesurer les réseaux qui disparaissent, pas seulement les sites qui ferment
La dernière évolution nécessaire concerne peut-être la manière même de mesurer les résultats.
Compter les sites déguerpis reste utile. Les interpellations, l’or saisi et les machines retirées des chantiers mesurent des actions réelles. Mais ces indicateurs ne répondent pas complètement à la question qui importe à long terme : l’économie clandestine est-elle devenue moins capable de se reconstruire ?
D’autres mesures permettraient de le savoir. Combien de financeurs importants ont été identifiés ? Combien de propriétaires ou fournisseurs d’équipements ont été reliés à des réseaux ? Combien d’acheteurs alimentant régulièrement la filière clandestine ont été poursuivis ? Quelle valeur d’avoirs a été saisie ou définitivement confisquée ? Quelle quantité d’or artisanal rejoint désormais le marché légal ? Parmi les sites déguerpis, combien sont recolonisés six mois ou un an plus tard ?
Ce dernier indicateur serait particulièrement éclairant. L’article consacré aux 8 500 sites avait montré que des cas de recolonisation existent, tout en soulignant l’absence d’un taux national public permettant de mesurer précisément leur fréquence. Suivre systématiquement les sites après les opérations permettrait donc de distinguer beaucoup plus clairement une interruption temporaire d’une disparition durable de l’activité.
La même logique pourrait s’appliquer aux dégâts environnementaux. Une mine peut cesser de fonctionner sans que les fosses disparaissent, que les terres retrouvent leur usage agricole ou que les cours d’eau soient restaurés. Le succès devrait donc aussi pouvoir se mesurer en hectares effectivement réhabilités.
L’AGRAC gère déjà les biens saisis ou confisqués et les fonds provenant de leur réalisation. [9] En revanche, nous n’avons pas identifié de mécanisme qui affecte automatiquement une partie de ces ressources à la restauration des sites dégradés par l’orpaillage clandestin. Étudier un tel dispositif constituerait donc une proposition nouvelle, qui nécessiterait un cadre juridique ou budgétaire adapté et devrait respecter les règles relatives aux victimes et à l’affectation des avoirs.
Le principe mériterait toutefois d’être examiné : lorsqu’un réseau a tiré des bénéfices d’une activité ayant laissé derrière elle des terres dégradées, une partie de la valeur récupérée sur ce réseau pourrait contribuer à la réparation du territoire.
Plus que des opérations de gendarmerie ne signifie pas moins de gendarmerie
La réponse à la question qui avait lancé cette enquête apparaît finalement plus nuancée que le titre initial pouvait le laisser penser.
Les opérations de gendarmerie restent indispensables. Sans elles, un site clandestin peut continuer à produire immédiatement. Elles permettent d’interrompre l’extraction, de saisir des équipements, d’arrêter des personnes et d’augmenter considérablement le risque associé à cette activité.
Mais l’orpaillage clandestin est plus grand que le chantier sur lequel intervient la gendarmerie.
Il dépend d’argent disponible avant l’extraction, d’équipements capables de déplacer des tonnes de terre, de travailleurs et de propriétaires qui acceptent de participer à l’activité, puis d’un marché qui donne une valeur aux quelques grammes d’or sortis du sol.
C’est pourquoi faire davantage ne signifie pas remplacer les opérations de terrain par une autre politique. Cela signifie les prolonger jusqu’au reste du système : remonter vers les financeurs, suivre les machines, contrôler davantage les acheteurs et la provenance de l’or, saisir les bénéfices lorsque le droit le permet, offrir une voie légale suffisamment attractive et réparer les territoires après l’exploitation.
La Côte d’Ivoire a déjà commencé à avancer sur plusieurs de ces fronts. La question est maintenant de les relier suffisamment pour qu’un même réseau soit regardé à la fois comme un chantier minier, un circuit commercial, un ensemble de flux financiers et une source de dommages environnementaux.
Car une pelle saisie peut empêcher un site de creuser aujourd’hui.
Un réseau privé de financement, d’équipements et surtout de débouchés aura beaucoup plus de mal à en ouvrir un autre demain.


