Lorsqu’un site d’orpaillage apparaît près d’un village, les premières conséquences ne sont pas forcément celles que l’on photographie le plus facilement. Avant les fosses abandonnées, les cours d’eau troublés ou les terres retournées, quelque chose de beaucoup plus discret peut commencer à changer : la valeur économique des choix disponibles.
Une parcelle peut soudain rapporter davantage si elle donne accès à l’or que si elle reste cultivée. Un jeune peut espérer gagner en quelques jours ce que l’agriculture ou un petit emploi lui procureraient beaucoup plus lentement. Des propriétaires fonciers peuvent être rémunérés pour laisser exploiter leurs terres. Autour du chantier, le transport, la restauration, le commerce, le concassage, le lavage ou l’achat de l’or créent à leur tour des activités.
C’est ce qui rend les conséquences sociales de l’orpaillage plus difficiles à résumer que ses dégâts environnementaux. L’or peut détériorer un territoire tout en faisant circuler de l’argent dans la communauté qui y vit.
Avant de coûter, l’or commence aussi par rapporter
Une partie de l’orpaillage ivoirien fonctionne précisément parce que les populations locales ne sont pas toujours extérieures à l’économie qui s’installe autour d’elles.
Dans une étude consacrée à l’accès à la terre dans les zones d’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire, Steven Van Bockstael montre que les relations entre orpailleurs et communautés détentrices de droits sur les terres ne correspondent pas toujours à l’image simple de mineurs étrangers venant s’emparer d’un espace contre la volonté des habitants. Des accords sont négociés, des compensations peuvent être versées et des acteurs locaux peuvent jouer le rôle d’intermédiaires entre exploitants et propriétaires coutumiers. [1]
Cela change profondément la manière de regarder le phénomène. Les communautés ne sont pas toujours de simples spectatrices d’une activité qui leur serait imposée de l’extérieur. Dans certaines localités, des propriétaires acceptent l’exploitation de leurs terres, des intermédiaires facilitent l’accès aux parcelles, des habitants travaillent sur les sites et toute une économie locale se développe autour de l’or. Une partie de la responsabilité de l’enracinement du phénomène se joue donc aussi à cette échelle.
Cette responsabilité n’est évidemment ni identique pour tous, ni comparable à celle des financeurs, exploitants ou réseaux qui organisent le commerce clandestin. Mais elle compte. Lorsqu’une communauté tire directement des revenus de l’orpaillage, fermer un site revient aussi à supprimer une source de revenu à laquelle certains habitants ont eux-mêmes choisi de participer.
À Gnamangui, dans le sud-ouest du pays, une étude menée auprès de 122 orpailleurs dans six localités montre également que l’activité constitue une source importante de revenus pour les personnes interrogées. [2] C’est dans ces mêmes localités que les chercheurs observent pourtant une transformation spectaculaire des bas-fonds agricoles.
Le paradoxe est là : ce qui fragilise une activité traditionnelle peut en même temps offrir une nouvelle source de revenus à ceux qui l’abandonnent.
Cette réalité permet aussi de comprendre pourquoi l’orpaillage peut s’enraciner rapidement. Tant que l’or ne représentait qu’un minerai sous une parcelle, la terre pouvait être évaluée selon ce qu’elle permettait de cultiver. Dès qu’une exploitation devient possible, une seconde valeur apparaît : ce que le sous-sol peut rapporter immédiatement.
Et les deux valeurs peuvent entrer en concurrence.
Quand un bas-fond vaut davantage pour l’or que pour le riz
À Gnamangui, les chercheurs ont observé cette concurrence directement dans les bas-fonds. Dans les surfaces étudiées, 63 % des espaces exploités étaient consacrés à l’orpaillage, contre 27 % à la riziculture. [2]
Ce chiffre ne raconte pas seulement une transformation du paysage. Il raconte un changement économique. Un bas-fond qui servait à produire du riz peut désormais être creusé parce que l’extraction de l’or apparaît plus attractive. Le sol n’a pas bougé, mais ce que l’on attend de lui a changé.
L’article environnemental de ce Dossier montrait déjà ce que cette transformation laisse physiquement derrière elle : trous d’extraction, sols remaniés, eaux chargées de sédiments et recul de certains espaces agricoles. Ici, la question est différente. Pourquoi accepte-t-on de transformer une terre productive en chantier minier ? Une partie de la réponse tient précisément à ce que l’or peut rapporter à court terme.
À Doumbiadougou, près de Duékoué, les observations de terrain donnent une autre image du même basculement. Les chercheurs décrivent des activités minières installées dans des bas-fonds et à proximité de plantations, avec ouverture de puits, destruction de cultures et réduction des espaces cultivables. Ils signalent également des tensions autour du foncier et des risques de tensions intercommunautaires. [3]
Car lorsque la terre prend une nouvelle valeur, la question de savoir qui peut décider de son utilisation devient plus importante encore. Qui possède la parcelle ? Qui peut autoriser l’accès au sous-sol ? Qui reçoit l’argent ? Et que reste-t-il aux autres usagers lorsque l’exploitation commence ?
Le travail de Van Bockstael montre justement que le montant des compensations et la capacité des communautés à contrôler l’activité peuvent varier selon la solidité des structures foncières coutumières et le rapport de force avec les exploitants. [1] L’or ne crée donc pas seulement une nouvelle activité économique. Il peut aussi déplacer les équilibres autour de la propriété, de l’autorité et du partage des revenus.
Mais la concurrence ne concerne pas uniquement la terre. Elle peut aussi concerner le temps.
Quand l’argent de la mine entre en concurrence avec l’école
À Tanda, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, des chercheurs se sont intéressés aux enfants présents sur des sites d’orpaillage. Les tâches décrites sont très concrètes : concassage, lavage du minerai, traction, surveillance de plus jeunes enfants et participation à l’amalgamation. [4]
Mais l’un des résultats les plus frappants concerne ce qui se passe loin du minerai, dans les salles de classe.
Parmi les enfants interrogés dans cette étude, plus de 81 % avaient abandonné l’école dans les premiers mois suivant leur présence sur les sites. [4] Les chercheurs retrouvent plusieurs raisons à leur arrivée dans l’activité. La vulnérabilité économique des parents occupe une place importante, mais ils identifient également la présence des parents eux-mêmes sur les sites et l’attrait d’un gain rapide.
C’est ce dernier mécanisme qui permet de comprendre pourquoi l’orpaillage peut exercer une attraction particulière sur des enfants ou des adolescents. L’école demande du temps avant de produire un bénéfice économique. L’or, lui, donne l’impression qu’un revenu peut être obtenu immédiatement.
Une autre étude, menée en 2025 dans la région du N’Zi auprès de 532 personnes, dont 450 élèves, retrouve la même tension. Les chercheurs ont comparé la situation d’élèves engagés dans l’orpaillage et leur rapport à l’école. Leur analyse conclut que l’attrait des gains financiers associés à l’activité contribue au décrochage scolaire dans les établissements étudiés. [5]
L’étude montre aussi quelque chose de plus subtil : tous les élèves qui travaillent autour de l’or ne quittent pas immédiatement l’école. Certains essaient de maintenir les deux activités. Pour certaines familles, travailler peut même servir à financer des dépenses liées à la scolarité. Mais lorsque le revenu tiré de l’or devient suffisamment attractif, le rapport peut s’inverser : l’activité censée aider à financer l’école peut finir par devenir une alternative à l’école. [5]
C’est peut-être l’un des changements les plus profonds provoqués par l’économie de l’or. Elle ne modifie pas seulement ce que les familles possèdent. Elle peut modifier ce qu’elles considèrent, à un moment donné, comme le meilleur investissement de leur temps.
Ce que l’or change vraiment, ce sont aussi les choix
Pris séparément, chacun de ces phénomènes pourrait sembler raconter une histoire différente : des propriétaires qui négocient l’accès à leurs terres, des bas-fonds qui passent du riz à l’or, des cultures détruites, des enfants qui travaillent sur les sites ou des élèves attirés par des gains rapides.
En réalité, ils décrivent une même transformation.
L’arrivée de l’or introduit dans certaines communautés rurales une activité capable de procurer des revenus plus rapidement que plusieurs activités existantes. À partir de là, la terre, le travail et le temps peuvent être évalués autrement. Une parcelle n’est plus seulement un champ. Un jeune n’est plus seulement un élève. Une activité agricole n’est plus nécessairement la meilleure utilisation économique d’un bas-fond. Et un propriétaire foncier peut avoir intérêt à autoriser une exploitation dont les conséquences environnementales seront pourtant supportées beaucoup plus largement.
Les études disponibles portent sur des territoires précis et ne permettent pas de calculer combien de familles ivoiriennes vivent aujourd’hui de cette économie, combien de terres ont changé d’usage pour ces raisons ou combien d’élèves ont quitté l’école à cause de l’orpaillage. Mais elles permettent déjà de comprendre le mécanisme.
Les mêmes personnes peuvent gagner quelque chose aujourd’hui et perdre autre chose demain.
Une famille peut recevoir un revenu tout en voyant diminuer son espace agricole. Un village peut connaître davantage de commerce tout en devenant plus dépendant d’une activité clandestine. Un adolescent peut disposer rapidement d’argent tout en quittant l’école. Un propriétaire peut monnayer l’accès à une parcelle qui sera ensuite beaucoup plus difficile à remettre en culture.
L’orpaillage illégal ne prospère donc pas uniquement parce que des acteurs extérieurs viennent exploiter des territoires ruraux. Dans certaines localités, il trouve aussi des propriétaires prêts à céder l’accès à leurs terres, des intermédiaires, une main-d’œuvre et un marché local disposés à le faire fonctionner. Comprendre cette part de responsabilité locale ne revient pas à nier les difficultés économiques qui poussent vers l’or. Cela permet au contraire de comprendre pourquoi le phénomène s’enracine aussi profondément.
C’est pourquoi regarder uniquement les dégâts donne une image incomplète de ce que l’orpaillage fait aux communautés. Pour comprendre pourquoi il attire, pourquoi il persiste et pourquoi il peut revenir après la fermeture d’un site, il faut aussi regarder ce qu’il offre.
Car lorsque l’or arrive dans un territoire, il ne bouleverse pas seulement le sol. Il peut progressivement changer ce qu’une communauté considère comme une terre rentable, un travail intéressant, un revenu acceptable ou un avenir suffisamment prometteur pour attendre.
