Dire que l’orpaillage illégal finance le terrorisme en Côte d’Ivoire serait trop simple. Dire qu’il n’a rien à voir avec la sécurité serait faux. Les données disponibles décrivent d’abord une économie clandestine organisée, capable de déplacer de l’or, de l’argent et des personnes au-delà des sites d’extraction et parfois au-delà des frontières. Elles montrent aussi que, dans quelques espaces du Nord, cette économie peut attirer des acteurs armés ou servir de point d’entrée à des groupes extrémistes. Le mot important est « quelques ».
Un site clandestin est aussi une organisation
L’image de quelques hommes creusant au hasard au fond de la brousse raconte mal le fonctionnement des grands sites clandestins. Une étude menée pour le projet Resilience for Peace a visité onze sites à forte production autour de Bouna, Kong, Korhogo, Boundiali et Bouaflé. Plus de soixante entretiens ont été réalisés avec des mineurs, acheteurs, exportateurs, autorités locales et autres acteurs de la filière. Les chercheurs décrivent des sites organisés autour d’opérateurs, de financeurs, de comptoirs d’achat, d’équipes de travail et de dispositifs de sécurité. Des gardiens armés étaient présents sur certains sites, parfois des Dozos [1].
Une étude scientifique conduite dans trois localités frontalières du Mali et du Burkina Faso arrive à un constat proche. À Kalamon, Gôgô et Zanikahan, l’orpaillage clandestin fonctionne selon ses propres règles, avec des accords d’accès à la terre, des responsables de site, des gardiens et des espaces réservés à l’achat de l’or [2]. Autrement dit, l’illégalité ne signifie pas l’absence d’organisation. Cette structure permet à l’activité de continuer, de protéger les sites et d’écouler la production.
Cela ne transforme pas automatiquement chaque site en réseau criminel violent. Mais lorsqu’une activité interdite possède ses financeurs, ses acheteurs, ses protections et ses circuits de circulation, la question de sécurité dépasse la seule présence du mineur dans un puits.
Quand l’or devient difficile à suivre
Le deuxième enjeu est financier. L’or est petit, précieux et facilement transportable. Le rapport d’Equal Access décrit des flux quittant les zones de production vers des centres d’agrégation comme Bouaflé, Bouaké, Korhogo ou Doropo, puis vers Abidjan ou des pays voisins. Le Mali, le Burkina Faso, le Togo et le Ghana sont cités parmi les routes observées ou rapportées, avant parfois une poursuite vers Dubaï [1]. Le même travail relève l’utilisation de circuits informels de transfert d’argent de type hawala par certains acteurs interrogés, sans pouvoir mesurer l’ampleur du phénomène.
La Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF) fournit un exemple concret de ce que cette opacité peut permettre. Dans une typologie consacrée aux crimes environnementaux, elle décrit un dossier d’achat et de revente d’or brut sans autorisation dans lequel des comptes bancaires recevaient des fonds importants avant des retraits rapides. Plus de 271 millions de FCFA ont aussi été transférés vers des plateformes de trading entre janvier 2022 et avril 2023. Le dossier a été transmis au Pôle pénal économique et financier et à l’administration fiscale pour des soupçons portant notamment sur l’achat et la vente illicites d’or, la fraude fiscale et le blanchiment de capitaux [3].
Dans son évaluation des risques du secteur minier, la CENTIF et la Direction générale des Mines et de la Géologie identifient d’ailleurs des risques importants de blanchiment et de financement du terrorisme à plusieurs étapes de la chaîne de valeur, notamment lorsque les financements sont d’origine inconnue, que la production n’est pas déclarée ou que de l’or issu du secteur informel entre dans le circuit formel [4].
La sécurité liée à l’orpaillage commence donc bien avant la question du terrorisme. Elle concerne déjà la contrebande, les flux financiers opaques, le blanchiment et la capacité à savoir qui finance, achète et transporte l’or.
Dans le Nord, les enquêtes ne trouvent pas toutes la même chose
C’est sur le lien avec l’extrémisme violent que la prudence devient essentielle.
L’enquête d’Equal Access constitue un premier garde-fou. Sur les onze grands sites visités dans le Nord, les chercheurs n’ont trouvé aucun lien direct avec des organisations extrémistes violentes, que ce soit pour le recrutement, l’exploitation de l’or ou le racket de protection. Ils précisent eux-mêmes que leur étude porte sur de grands sites et ne permet pas de conclure que de tels liens sont absents de tous les sites ivoiriens [1].
Une autre enquête, publiée par l’Institut d’études de sécurité, décrit pourtant une réalité différente dans certaines zones. Après près de 280 entretiens menés dans la Bagoué, le Bounkani et le Tchologo, l’ISS rapporte des témoignages recoupés faisant état d’une implication de groupes extrémistes dans l’orpaillage illégal, notamment dans le parc national de la Comoé et le long du fleuve Comoé. Des orpailleurs ont évoqué des formes de protection, de coercition, la présence d’individus recherchant de l’or et des propositions de financement transmises par des intermédiaires [5]. Le rapport ne démontre cependant pas que ces groupes contrôlent ensuite la commercialisation de l’or à l’échelle ivoirienne.
Une étude dans le Folon, fondée sur 109 entretiens dans douze localités, rapporte elle aussi des indices de financement d’équipements miniers, de mise à disposition de ressources pour acheter l’or ou de prise de participation dans certaines exploitations par des acteurs soupçonnés d’être liés à l’extrémisme violent [6]. À Tengréla, une enquête qualitative menée auprès de 122 personnes décrit également de forts soupçons de connexions autour du financement et du renseignement dans ce territoire frontalier du Mali [7].
Ces résultats ne s’annulent pas. Ils montrent surtout que le risque change selon le lieu, la taille du site, son degré d’organisation et les acteurs qui l’entourent. Un grand site très structuré près de Korhogo n’est pas nécessairement exposé aux mêmes dynamiques qu’un chantier isolé proche d’une zone frontalière où circulent déjà des groupes armés.
Un problème de sécurité, oui, mais pas une seule menace
La réponse à la question de départ est donc oui : l’orpaillage illégal est aussi un problème de sécurité en Côte d’Ivoire. Mais cette conclusion ne signifie pas que tout or extrait clandestinement finance des groupes terroristes.
Les preuves sont plus solides pour décrire une économie clandestine structurée, des circuits transfrontaliers, des opérations financières opaques et des risques de blanchiment. Elles montrent ensuite, de façon beaucoup plus localisée, que certains espaces du Nord peuvent être pénétrés ou exploités par des groupes extrémistes.
Cette distinction est importante. Elle évite deux erreurs opposées : dramatiser tout le secteur en le présentant comme une caisse noire du terrorisme, ou ignorer les signaux documentés au motif qu’ils ne sont pas observés partout. Pour comprendre le risque, il faut donc regarder moins l’étiquette « orpaillage illégal » que la chaîne réelle derrière chaque site : qui finance, qui protège, qui achète, où part l’or et par quels circuits circule l’argent.




