L’image la plus spectaculaire de l’orpaillage illégal est souvent celle des terres éventrées, des dragues installées sur les cours d’eau ou des excavatrices détruites lors des opérations de gendarmerie. Mais une partie des dégâts est beaucoup moins visible. Elle se trouve dans l’eau, dans les poissons, dans l’air respiré par les travailleurs et dans les produits utilisés pour séparer l’or du minerai.
En Côte d’Ivoire, le mercure est probablement le risque sanitaire le mieux documenté. Son utilisation dans l’exploitation artisanale permet de récupérer de minuscules particules d’or en formant un amalgame. Le procédé est simple et relativement bon marché, ce qui explique son succès auprès des petits exploitants. Mais une fois utilisé, le mercure ne disparaît pas. Il peut contaminer les sols et les cours d’eau, être rejeté dans l’air lorsqu’il est chauffé, puis circuler bien au-delà du site où l’or a été extrait.
Le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) estime que les orpailleurs ivoiriens utilisent jusqu’à 558 kilogrammes de mercure par an, souvent sans équipement de protection adéquat. L’organisation rappelle également que l’exploitation artisanale et à petite échelle fait vivre plus de 500 000 personnes dans le pays. Cela signifie que la question ne concerne pas seulement quelques travailleurs isolés au fond d’une mine : elle touche potentiellement des communautés entières installées autour des zones de production. [7]
Du site minier jusqu’à l’assiette
C’est peut-être le chemin le plus préoccupant.
En 2019, une équipe comprenant des chercheurs ivoiriens et américains a analysé le mercure et le méthylmercure présents dans l’eau, les sédiments et les poissons de quatre régions aurifères de Côte d’Ivoire. Les concentrations étaient plus élevées dans certains endroits proches des activités minières. Plusieurs poissons dépassaient 0,3 microgramme de mercure par gramme, particulièrement chez les espèces carnivores. [1]
Pourquoi les poissons sont-ils si importants ? Parce qu’une partie du mercure rejeté dans l’environnement peut être transformée par des microorganismes en méthylmercure. Cette forme entre facilement dans la chaîne alimentaire. Les petits organismes sont consommés par de petits poissons, eux-mêmes mangés par de plus gros poissons. Au fil de cette chaîne, le produit peut s’accumuler.
Le résultat est simple : une personne qui ne travaille pas sur un site d’orpaillage et qui n’a jamais manipulé de mercure peut malgré tout y être exposée en consommant régulièrement des poissons contaminés.
Dans l’étude ivoirienne de 2019, les chercheurs ont estimé que, dans les zones concernées, la consommation de poissons locaux pouvait conduire à dépasser les valeurs guides d’exposition utilisées par l’Agence américaine de protection de l’environnement, y compris pour des niveaux moyens de consommation.
Une autre enquête menée dans le district de Bettié, sur la Comoé, va dans le même sens. Les chercheurs ont analysé 45 échantillons de poissons et de crevettes. Ils y ont retrouvé du mercure et estimé une exposition alimentaire hebdomadaire supérieure à la valeur de référence utilisée dans leur analyse. Ils ont également observé davantage de dermatoses chez les personnes exposées à l’eau du fleuve. Cette étude reste locale, mais elle illustre concrètement la manière dont une pollution issue des zones minières peut atteindre les populations riveraines. [2]
Pourquoi le mercure inquiète autant les médecins
Le problème n’est pas simplement que le mercure est un « produit chimique ».
L’Organisation mondiale de la santé le classe parmi les dix substances chimiques particulièrement préoccupantes pour la santé publique. Selon la forme du mercure et la voie d’exposition, il peut toucher le système nerveux, les reins, les poumons, le système digestif, la peau et les yeux. [6]
Les travailleurs qui chauffent les amalgames peuvent inhaler les vapeurs de mercure métallique. Les populations vivant autour des cours d’eau peuvent surtout être exposées au méthylmercure par l’alimentation. Les conséquences ne sont donc pas exactement les mêmes selon que l’on travaille directement avec le produit ou que l’on consomme des aliments contaminés.
Les femmes enceintes et les jeunes enfants méritent une attention particulière. Le méthylmercure peut traverser le placenta et atteindre le cerveau en développement du fœtus. L’exposition pendant la grossesse peut ainsi affecter le développement neurologique de l’enfant.
C’est précisément ce qui rend la contamination environnementale préoccupante : les personnes les plus vulnérables ne sont pas nécessairement celles qui manipulent directement le produit.
Et le cyanure ?
Le mercure a longtemps concentré l’essentiel de l’attention. Mais le cyanure mérite désormais une place beaucoup plus importante dans la discussion ivoirienne.
Une étude publiée en 2026 a analysé l’eau de la rivière Téné, dans le département d’Oumé, une zone où se trouvent plusieurs sites d’orpaillage. Quatorze prélèvements ont été effectués sur sept stations, pendant les saisons sèche et pluvieuse. Les chercheurs ont mesuré plusieurs formes de cyanure. [3]
Les concentrations moyennes atteignaient 0,27 mg/L pour le cyanure total et environ 0,15 mg/L pour le cyanure libre, alors que l’étude retient une valeur de 0,07 mg/L pour l’eau destinée à la consommation humaine. Les sept stations présentaient des concentrations conduisant, dans le modèle de risque utilisé par les chercheurs, à un quotient supérieur à 1 chez les adultes comme chez les enfants. En termes simples, leur calcul indique qu’un risque sanitaire lié à une consommation prolongée de cette eau ne peut pas être écarté.
C’est une donnée importante parce qu’elle apporte une mesure ivoirienne directe là où, jusqu’ici, le cyanure apparaissait surtout dans les descriptions des techniques d’extraction et des risques théoriques.
Elle montre aussi pourquoi la question sanitaire ne peut pas être limitée au seul travailleur.
Une substance utilisée pour récupérer de l’or peut finir dans une rivière. Or cette rivière peut servir à boire, pêcher, cuisiner, se laver ou irriguer. À partir de ce moment, un problème minier devient un problème de santé publique.
La mine expose aussi par le travail lui-même
Les produits chimiques ne constituent qu’une partie des risques.
Creuser des puits profonds, descendre dans des galeries mal soutenues, broyer des roches, manipuler des moteurs et travailler au milieu des poussières expose également les mineurs à des blessures, des traumatismes, des maladies respiratoires et des accidents parfois graves.
Une vaste synthèse internationale publiée en 2026 sur les effets sanitaires de l’exploitation artisanale de l’or retrouve régulièrement des plaies, fractures, brûlures et traumatismes, ainsi que des risques d’asphyxie ou d’écrasement lors d’effondrements de puits. Elle confirme également que le mercure reste le risque toxique le plus étudié chez les travailleurs de l’orpaillage à travers le monde. [4]
En Côte d’Ivoire, des observations réalisées sur des sites artisanaux de Bouna décrivaient déjà des conditions de travail sans protections suffisantes, l’exposition aux poussières lors du concassage et du broyage, des risques de blessures et la présence d’enfants sur certains sites. [5]
Nous connaissons donc bien les mécanismes qui rendent ce travail dangereux. Ce que nous connaissons beaucoup moins bien, c’est leur poids à l’échelle nationale.
C’est précisément là que se trouve le principal manque
La Côte d’Ivoire dispose aujourd’hui de plusieurs preuves environnementales convaincantes : du mercure a été mesuré dans l’eau, les sédiments et les poissons ; une étude récente retrouve également des concentrations préoccupantes de cyanure dans une rivière située en zone d’orpaillage. Nous savons par ailleurs, grâce à des décennies de toxicologie et d’études menées dans d’autres pays miniers, ce que ces expositions peuvent provoquer.
Mais nous savons encore étonnamment peu de choses sur l’état de santé réel des populations ivoiriennes exposées.
Combien d’orpailleurs présentent des concentrations excessives de mercure dans le sang, les cheveux ou les urines ? Quel est le niveau d’exposition des femmes enceintes vivant autour des sites ? Les enfants des communautés riveraines présentent-ils des concentrations plus élevées que ceux qui vivent loin des zones aurifères ? Les maladies rénales, neurologiques ou respiratoires sont-elles plus fréquentes chez les travailleurs les plus exposés ? Combien d’accidents et d’effondrements surviennent réellement chaque année ?
Nous n’avons aujourd’hui aucune bonne réponse nationale à ces questions.
Et c’est peut-être l’un des résultats les plus importants de cet article : le risque sanitaire de l’orpaillage est suffisamment documenté pour justifier l’action, mais son véritable poids dans la population ivoirienne reste largement invisible parce qu’il est encore trop peu mesuré.
La Côte d’Ivoire agit déjà sur le mercure. En 2023, le Gouvernement, le PNUE et leurs partenaires ont lancé un programme de 17 millions de dollars destiné notamment à réduire son utilisation, améliorer l’accès des exploitants aux technologies sans mercure, au financement et aux chaînes de vente légales. En juillet 2026, planetGOLD Côte d’Ivoire participait encore au déploiement d’outils destinés à améliorer la santé et la sécurité dans les mines artisanales. [7] [8]
La prochaine étape sanitaire pourrait être tout aussi importante : surveiller directement les personnes.
Il ne suffit pas de connaître la quantité de mercure utilisée ou de mesurer sa présence dans quelques poissons. Dans les principales zones aurifères, un programme de biosurveillance pourrait mesurer régulièrement l’exposition de groupes particulièrement concernés : orpailleurs manipulant le mercure, femmes travaillant sur les sites, femmes enceintes, enfants et populations consommant beaucoup de poissons locaux. Cette surveillance permettrait enfin de passer du risque supposé ou calculé à une mesure directe de l’exposition humaine.
Car c’est au fond la question essentielle : lorsque l’or quitte la terre, qu’est-ce qui reste dans le corps de ceux qui l’extraient ou vivent autour des sites ?
Pour l’instant, la science ivoirienne nous donne déjà une partie de la réponse : du mercure et du cyanure sont retrouvés là où les populations puisent aussi une partie de leur eau et de leur nourriture.
Ce que nous devons désormais mieux mesurer, c’est ce que cette contamination fait réellement aux personnes.
