Quelques grammes d’or tiennent dans une main. Mais pour les obtenir, il faut accéder à une parcelle, réunir des travailleurs, creuser, pomper, broyer et laver le minerai, parfois avec des équipements coûteux. Sur les grands sites clandestins étudiés en Côte d’Ivoire, cette activité ne repose donc pas seulement sur les hommes que l’on voit travailler dans les fosses. Derrière eux se trouvent aussi des acteurs qui apportent de l’argent, organisent la production et achètent l’or une fois extrait.

Avant l’or, il y a d’abord l’argent

Entre mars et mai 2022, une enquête conduite par Equal Access International a étudié onze grands sites clandestins à forte production autour notamment de Bouna, Kong, Korhogo, Boundiali et Bouaflé. Plus de soixante personnes ont été interrogées parmi les mineurs, acheteurs, exportateurs, autorités locales et autres acteurs de la filière. [1]

Sur les sites étudiés, un opérateur minier occupe une place centrale. Il organise le chantier, mobilise les équipes, paie différents services et rachète l’or produit. Mais il ne finance pas toujours seul cette activité. Le rapport décrit également le rôle de bailleurs ou de financeurs qui avancent de l’argent permettant au chantier de fonctionner. [1]

Ce préfinancement est important parce que l’extraction coûte avant de rapporter. Il faut engager des dépenses avant de savoir combien d’or sera réellement trouvé. Le financeur permet donc à l’activité de démarrer ou de continuer. En retour, l’opérateur préfinancé peut être tenu de lui revendre l’or produit. [1]

Le lien entre le financement et la commercialisation apparaît alors très tôt. L’argent qui arrive sur le site ne sert pas seulement à payer l’extraction : il peut aussi créer dès le départ une relation avec celui qui récupérera ensuite l’or.

Une fois extrait, l’or trouve rapidement un acheteur

Trouver de l’or ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le vendre.

Sur les grands sites étudiés par Equal Access, l’or produit peut être racheté directement par l’opérateur ou par l’intermédiaire du comptoir du site, avant d’être revendu plus loin dans la chaîne. Des collecteurs peuvent également acheter de petites quantités et les réunir progressivement. [1]

Une étude publiée en 2025 à Gnamangui, dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire, montre que ce commerce peut prendre une forme beaucoup plus diffuse. Les chercheurs ont interrogé 122 acteurs répartis dans six localités. Parmi les orpailleurs interrogés, 88 % déclaraient vendre leur or à domicile, contre 12 % sur les sites d’extraction. [2]

L’acheteur peut donc venir jusqu’au producteur. Il n’est pas nécessaire qu’un grand marché visible existe à côté de chaque chantier pour que l’or soit écoulé. Des détaillants achètent de petites quantités, puis des grossistes peuvent reprendre des volumes plus importants. [2]

L’étude montre également que ce commerce dépasse les seuls acteurs ivoiriens. Dans l’échantillon étudié, 64 % des acheteurs étaient Burkinabés, 15 % Ivoiriens et 14 % Maliens. Les auteurs identifient également le Burkina Faso comme une destination importante de l’or commercialisé dans ces localités. [2] Ces proportions concernent uniquement les sites étudiés à Gnamangui et ne peuvent pas être généralisées à toute la Côte d’Ivoire. Elles montrent néanmoins qu’un site local peut être connecté à un marché qui dépasse très vite le village où l’or a été extrait.

Les petites quantités finissent par être regroupées

À mesure que l’or change de mains, les volumes augmentent. Equal Access identifie notamment Bouna, Doropo, Korhogo, Bouaflé et Bouaké comme des centres d’agrégation dans les circuits étudiés. [1] L’or provenant de plusieurs producteurs ou de plusieurs sites peut y être regroupé avant d’être revendu à des acteurs disposant de davantage de capital et de réseaux commerciaux plus larges.

C’est à ce moment que quelques grammes dispersés deviennent un flux beaucoup plus important. De petites quantités achetées séparément peuvent être réunies, puis parfois fondues avant d’être revendues. [1] Plus les productions sont mélangées, plus il devient difficile de reconstituer précisément leur site d’origine.

Les circuits décrits ne s’arrêtent pas nécessairement à ces villes. Equal Access rapporte des relations commerciales vers des villes comme Bamako, Bobo-Dioulasso ou Lomé, selon les réseaux des acteurs concernés. [1] Un travail consacré au commerce illicite de l’or en Côte d’Ivoire, au Mali et au Burkina Faso avait déjà décrit en 2017 cette dimension régionale du marché. [3]

Il ne faut pas en déduire que tout l’or clandestin ivoirien suit la même route. Les études montrent au contraire des circuits différents selon les territoires et les acteurs. Mais elles permettent de comprendre le mécanisme général : l’or peut passer du producteur à un premier acheteur, être regroupé avec d’autres productions, puis rejoindre des négociants capables de le revendre beaucoup plus loin.

Quand suivre l’or signifie aussi suivre l’argent

À mesure que l’on s’éloigne du site d’extraction, une autre question devient importante : peut-on établir d’où vient réellement l’or et avec quel argent il est acheté ?

C’est notamment le rôle de la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF) de s’intéresser aux risques financiers liés à ce type d’activité. Dans ses lignes directrices destinées aux négociants en métaux précieux, elle distingue notamment les acheteurs individuels, les bureaux d’achat d’or et les bijoutiers. [4] Ces activités sont légales lorsqu’elles respectent les règles applicables, mais le secteur de l’or présente des risques particuliers en matière de blanchiment.

L’or concentre une valeur importante dans un faible volume. Il peut être acheté, transporté, revendu ou fondu. Lorsque son origine est mal documentée, il peut donc devenir difficile de distinguer un métal issu d’un circuit légal d’un métal provenant d’une activité clandestine.

C’est pourquoi les professionnels concernés sont soumis à des obligations de vigilance. Selon les situations, ils doivent notamment identifier leurs clients et les bénéficiaires effectifs, examiner certaines opérations inhabituelles et déclarer les transactions suspectes à la CENTIF. [4]

La question n’est donc plus seulement de savoir qui a extrait l’or. Elle devient aussi de savoir qui le finance, qui l’achète et si son origine peut encore être démontrée lorsqu’il entre dans le circuit commercial.

Le mineur n’est qu’un maillon

Les enquêtes disponibles ne décrivent pas une organisation unique applicable à tous les sites clandestins de Côte d’Ivoire. Certains grands chantiers fonctionnent autour d’opérateurs et de financeurs. Ailleurs, le commerce peut être beaucoup plus diffus et se faire jusque dans les domiciles des producteurs. Mais un même principe revient : l’extraction a besoin d’argent en amont et d’acheteurs en aval.

C’est ce qui permet à quelques grammes sortis d’une fosse de devenir progressivement une marchandise beaucoup plus difficile à rattacher à son lieu d’origine. L’argent sert à faire fonctionner le chantier. L’or produit est ensuite acheté, regroupé et revendu, parfois au-delà de la région où il a été extrait.

L’économie de l’or clandestin ne se résume donc pas au mineur que l’on voit creuser. Elle commence avec ceux qui rendent l’extraction possible et continue avec ceux qui permettent à l’or de trouver un marché.