Une excavatrice peut être saisie. Une fosse peut être remblayée. Des orpailleurs peuvent être chassés d’un site. Sur le terrain, l’effet est immédiat : le chantier s’arrête.

Depuis 2021, l’État ivoirien a multiplié ce type d’opérations. Selon le Conseil national de sécurité, plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal ont été déguerpis entre 2021 et le premier semestre 2026. Sur la même période, 4 474 personnes ont été déférées devant la justice, plus de 960 millions de francs CFA et environ 136 kilogrammes d’or ont été saisis. [1]

Ces chiffres racontent une mobilisation considérable. Ils rendent aussi le constat dressé en juillet 2026 par le même Conseil national de sécurité beaucoup plus intrigant : malgré les opérations, l’institution constate encore la persistance, voire l’extension, de l’orpaillage illégal. [1]

Comment peut-on déguerpir des milliers de sites sans faire disparaître le phénomène ?

Une partie de la réponse tient peut-être à une différence essentielle : fermer un chantier ne signifie pas nécessairement supprimer tout ce qui permet d’en ouvrir un autre.

Un site fermé peut reprendre vie

La scène s’est déjà produite.

En 2019, le gouvernement ivoirien annonçait qu’une nouvelle phase de répression avait été menée sur des sites déjà recolonisés après de précédentes interventions. [2] Le problème n’est donc pas nouveau : un chantier peut être interrompu, puis reprendre.

Quelques années plus tard, une étude menée à Sran-Belakro, près de Sakassou, permet d’observer ce mécanisme de beaucoup plus près. Le chercheur Valoua Fofana a interrogé 58 personnes, dont 35 orpailleurs, des habitants et plusieurs acteurs locaux. L’étude raconte notamment l’histoire du site de Bolongo. Après une opération de déguerpissement, le chantier avait été remblayé. Moins d’un an plus tard, les orpailleurs l’avaient rouvert. [3]

Le même travail décrit aussi la mobilité des personnes impliquées : lorsqu’un site est fermé ou devient moins accessible, un autre peut être créé ailleurs. [3]

Cela ne permet pas de dire que les milliers de sites déguerpis en Côte d’Ivoire finissent tous par être recolonisés. Nous ne disposons pas d’un taux national permettant de le mesurer. Mais le phénomène est suffisamment documenté pour montrer une première limite du comptage des opérations : un site fermé aujourd’hui ne correspond pas forcément à une activité disparue pour toujours.

Le chiffre des 8 500 sites doit d’ailleurs être lu avec cette prudence. Le Conseil national de sécurité parle de sites « déguerpis », mais ne précise pas s’il s’agit de 8 500 emplacements tous différents ni si un même site, réoccupé puis évacué de nouveau, peut apparaître plusieurs fois dans le bilan. [1]

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que l’activité possède une capacité de déplacement et de reconstitution. Pour comprendre d’où elle vient, il faut regarder ce qu’une opération sur le terrain ne détruit pas forcément.

Derrière chaque chantier, une chaîne qui peut survivre

Creuser pour trouver de l’or demande plus que des bras.

Il faut accéder à une terre, recruter des travailleurs, disposer de pompes, de broyeurs ou d’autres équipements, nourrir les équipes et financer l’exploitation avant même de savoir combien d’or sera réellement extrait.

Une enquête menée en 2022 par Equal Access International sur onze grands sites clandestins à forte production en Côte d’Ivoire permet d’observer cette organisation. Plus de soixante personnes ont été interrogées : mineurs, acheteurs, exportateurs, autorités locales et autres acteurs de la filière. [4]

Les chercheurs décrivent des opérateurs qui organisent les chantiers, mais aussi des financeurs capables d’avancer l’argent nécessaire à leur fonctionnement. Une fois l’or produit, il est acheté, regroupé puis revendu plus loin dans la chaîne. Des centres d’agrégation comme Bouna, Doropo, Korhogo, Bouaflé ou Bouaké apparaissent dans les circuits documentés, avant une poursuite vers Abidjan ou certains pays voisins. [4]

Le mineur que l’on voit au fond du puits n’est donc qu’un maillon.

C’est une différence importante lorsqu’un site est démantelé. Une opération peut arrêter la production locale et saisir une partie du matériel. Elle ne signifie pas automatiquement que tous les acteurs qui finançaient, achetaient ou écoulaient l’or ont disparu avec le chantier.

La recherche disponible ne permet pas d’affirmer qu’après chaque intervention un financeur paie immédiatement de nouvelles machines pour recommencer ailleurs. Ce lien n’a pas été mesuré à l’échelle nationale. En revanche, elle montre que le financement et l’achat de l’or font partie de l’infrastructure économique des grands sites étudiés. [4]

Et tant qu’un gramme d’or clandestin peut trouver un acheteur, l’incitation économique reste forte.

À Sran-Belakro, les personnes interrogées décrivent elles aussi la présence d’acheteurs et l’intérêt économique que représente l’activité pour une partie de la population. [3] Une parcelle peut prendre une nouvelle valeur si son sous-sol contient de l’or. Des propriétaires peuvent accepter l’exploitation, des travailleurs peuvent se déplacer vers les chantiers et des activités commerciales peuvent se développer autour des sites.

Cela ne signifie pas que les communautés seraient collectivement responsables du phénomène. Dans une même localité, certains habitants peuvent subir les dégâts tandis que d’autres tirent un revenu de l’activité. Mais cette économie locale aide à comprendre pourquoi un site n’est pas seulement un trou dans le sol. Il existe parce que plusieurs intérêts se rencontrent autour de lui.

Si le chantier disparaît mais que l’argent, l’accès à une nouvelle terre, les travailleurs et les acheteurs restent disponibles, une partie des conditions nécessaires à son retour existe toujours.

L’État élargit déjà sa stratégie

Cette lecture ne signifie pas qu’il faudrait arrêter les démantèlements. Les données ne permettent pas de soutenir une telle conclusion.

Les opérations interrompent l’exploitation, permettent des saisies, conduisent à des arrestations et rendent l’activité plus risquée. Le bilan du GS-LOI montre leur ampleur. [1] Mais l’évolution récente de la politique ivoirienne montre aussi que l’État ne mise plus uniquement sur la fermeture physique des sites.

En juillet 2025, trente drones de surveillance ont été remis aux directions régionales et départementales des Mines et de la Géologie. Ils doivent notamment permettre de mieux repérer les activités clandestines, suivre les zones minières et préparer les interventions. [5]

La formalisation prend également davantage de place. En juin 2026, le gouvernement indiquait que plus de 800 autorisations d’exploitation artisanale avaient été délivrées au cours des trois années précédentes. Le ministère encourage aussi les exploitants à se regrouper en coopératives et présente l’exploitation artisanale légale comme une alternative économique au clandestin. [6]

La même campagne nationale cherche à mobiliser davantage les propriétaires fonciers, les autorités traditionnelles, les jeunes et les communautés locales. L’objectif affiché est clair : agir sur les réseaux et les conditions qui permettent à l’activité de s’installer, pas seulement intervenir lorsque le chantier existe déjà. [6]

L’État cherche également à intervenir plus loin dans la chaîne de l’or. En décembre 2025, le Conseil des ministres a autorisé la participation de l’État et de la SODEMI au capital de la Société ivoirienne des métaux précieux, la SIMEP. Son plan de développement prévoit notamment une unité d’affinage et un comptoir national d’achat d’or. [7]

À ce stade, le document officiel parle bien d’un comptoir prévu. Nous ne trouvons pas encore de source officielle fiable confirmant qu’il achète déjà effectivement de l’or. Mais le principe est important : si davantage de production artisanale légale trouve un débouché officiel attractif, la lutte se déplace aussi vers l’endroit où l’or est vendu.

Après son bilan de juillet 2026, le Conseil national de sécurité a d’ailleurs demandé de renforcer les capacités du GS-LOI, mais aussi la responsabilité des autorités administratives et coutumières, la coopération avec les pays d’origine des orpailleurs étrangers et l’application des sanctions. [1]

La stratégie publique semble donc progressivement passer d’une logique centrée sur le chantier à une réponse plus large : surveillance, répression, formalisation, mobilisation locale et organisation des circuits officiels.

Le vrai défi commence après le démantèlement

Il manque encore une donnée essentielle pour juger précisément l’efficacité de cette évolution.

La Côte d’Ivoire ne dispose pas, dans les sources publiques que nous avons pu consulter, d’un suivi national permettant de savoir quelle proportion des sites déguerpis est ensuite recolonisée, combien de temps cela prend et combien d’activités se déplacent simplement vers un autre endroit.

On ne sait pas non plus encore si les centaines d’autorisations artisanales accordées récemment réduisent effectivement le nombre de chantiers clandestins. Cette politique est en cours ; son effet doit encore être mesuré.

Mais les données disponibles permettent déjà de mieux comprendre le paradoxe des 8 500 sites.

Un démantèlement frappe un lieu précis. L’orpaillage illégal, lui, repose sur quelque chose de plus large : des personnes capables de financer l’activité, des terres auxquelles accéder, des travailleurs, des équipements et des acheteurs capables d’absorber l’or produit.

Si une partie de cette chaîne reste intacte, fermer un site peut interrompre l’activité sans supprimer toutes les conditions de son retour.

La question n’est donc pas de choisir entre répression et autre chose. Les opérations de terrain restent une partie indispensable de la réponse. Le véritable enjeu est de faire en sorte qu’après le départ des machines et des orpailleurs, il devienne aussi plus difficile de retrouver un financement, une terre et un acheteur pour recommencer.

C’est précisément dans cette direction que la stratégie ivoirienne semble aujourd’hui s’élargir.

Car la véritable mesure du succès ne sera peut-être pas seulement le nombre de chantiers fermés.

Ce sera aussi le nombre de ceux qui ne rouvrent plus.