Choisir d'introduire un nouveau vaccin dans un programme national de santé ne se résume pas à évaluer son efficacité clinique. Les gouvernements africains doivent aussi répondre à une question redoutable : comment utiliser au mieux des budgets de santé limités, au bénéfice du plus grand nombre ? Dans des contextes où les ressources sont rares, chaque décision engage des arbitrages : financer la vaccination contre une maladie peut signifier moins de moyens pour d'autres programmes de prévention ou de traitement. Pour éclairer ces choix, les économistes de la santé disposent d'un outil, l'évaluation économique, qui met en regard les coûts d'une intervention et ses effets sur la santé. Or, une vaste revue de la littérature publiée dans PLOS Global Public Health montre que cet outil reste rarement mobilisé pour les vaccins en Afrique : les preuves disponibles sont très inégalement réparties et peu utilisées par les décideurs.

Les chercheurs ont passé au crible la littérature scientifique en adaptant les recommandations PRISMA, un cadre méthodologique reconnu pour les revues systématiques. Ils ont interrogé cinq bases de données électroniques, notamment Medline, Embase, Web of Science et Scopus, et ont identifié 4037 articles après suppression des doublons. Ils n'ont retenu que 140 études répondant à des critères précis : des évaluations économiques ou des analyses d'impact budgétaire portant sur des vaccins administrés aux enfants et aux jeunes en Afrique, ou des travaux examinant l'utilisation des données économiques dans les décisions vaccinales sur le continent. Ces études devaient être publiées entre janvier 2000 et juillet 2025, en anglais et dans des revues à comité de lecture. Cette approche systématique permet de dresser un panorama aussi complet que possible des travaux disponibles sur la période. [1]

Une littérature clairsemée mais en croissance

Ce corpus de 140 articles étalé sur un quart de siècle est à la fois clairsemé et en croissance, selon les auteurs. Un tel volume est très faible au regard des besoins d'un continent où les programmes de vaccination élargis couvrent des dizaines de millions d'enfants. Surtout, seule une poignée de pays africains apparaissent dans les études publiées. Les données économiques disponibles sont donc loin de refléter la diversité des situations épidémiologiques, sanitaires et économiques du continent. Cette concentration géographique signifie que de nombreux décideurs nationaux ne disposent d'aucune analyse locale pour les guider. Ils doivent alors s'appuyer sur des travaux menés ailleurs, dont les conclusions peuvent ne pas correspondre aux réalités de leur propre système de santé. Cette situation suggère une production limitée et, très probablement, une demande tout aussi faible de la part des autorités sanitaires et des décideurs publics. En d'autres termes, l'évaluation économique n'est pas encore intégrée comme un réflexe dans les processus de décision vaccinale en Afrique.

Une recherche pilotée depuis l'extérieur du continent

Autre déséquilibre notable : la majorité des auteurs principaux de ces études travaillent dans des institutions basées hors d'Afrique, principalement en Amérique du Nord et en Europe. Le financement provient en grande partie de grandes fondations philanthropiques et d'organisations internationales, parmi lesquelles la Fondation Gates, Gavi, l'Alliance du vaccin, PATH, le Wellcome Trust et l'Organisation mondiale de la santé. Cette configuration pose la question de l'appropriation locale des priorités de recherche. Lorsque les questions économiques sont formulées et traitées à des milliers de kilomètres des réalités de terrain, le risque est que les analyses répondent à des agendas externes plutôt qu'aux besoins concrets des ministères de la santé africains. Les chercheurs africains, eux, restent souvent en minorité, voire absents de ces travaux, ce qui s'accompagne d'un transfert de compétences limité et d'un ancrage insuffisant des résultats dans les contextes locaux.

Des capacités locales insuffisantes

La revue identifie un obstacle majeur à la production et à l'utilisation de ces données : des capacités limitées, tant dans les institutions de recherche que dans les organismes chargés de l'élaboration des politiques sur le continent. Ce déficit se traduit par un faible nombre d'économistes de la santé formés, des systèmes d'information sanitaire et de coûts incomplets, et une culture de la décision fondée sur les preuves encore embryonnaire. Résultat, les évaluations économiques existantes ne sont que rarement prises en compte dans les choix vaccinaux. Les décideurs se tournent alors souvent vers d'autres considérations, comme la disponibilité des financements externes ou la pression épidémique, sans disposer d'une vision claire de l'efficience des différentes options. Ce manque de capacités locales peut entretenir un cercle vicieux : sans demande interne pour des études économiques, peu d'études sont menées ; sans études locales, les décideurs ne disposent pas des informations nécessaires pour intégrer l'économie dans leurs arbitrages.

Des conclusions à interpréter avec prudence

Ce travail présente toutefois des limites qu'il convient de garder à l'esprit. Il n'a inclus que des études publiées en anglais dans des revues à comité de lecture, ce qui peut exclure des travaux en français, en portugais ou en arabe, ainsi que des rapports non publiés issus de programmes ou d'agences gouvernementales. Par ailleurs, cette revue de cadrage (scoping review) dresse un panorama de la littérature sans évaluer la qualité méthodologique des études retenues ; elle ne permet donc pas de hiérarchiser la robustesse des résultats disponibles. Enfin, la sélection des bases de données et des termes de recherche a pu laisser échapper certains articles pertinents si leurs mots-clés ou leur indexation étaient atypiques. Ces réserves n'invalident pas le constat général d'une production insuffisante et inégalement répartie, mais elles appellent à une interprétation nuancée, notamment lorsqu'il s'agit de chiffrer précisément l'ampleur du manque de données.

L'évaluation économique des vaccins en Afrique reste donc une entreprise balbutiante. Pour que les décisions de santé publique s'appuient sur des données solides, les auteurs plaident pour un investissement accru dans la formation des chercheurs et des décideurs, la production de données locales et le renforcement des institutions. Sans cela, le continent continuera de dépendre largement de regards extérieurs pour évaluer la valeur de ses programmes de vaccination. Le développement d'une expertise africaine en économie de la santé n'est pas seulement une question de souveraineté scientifique ; c'est aussi une condition pour que les budgets limités soient alloués aux interventions les plus utiles pour les populations.