Les crises cardiaques ne frappent pas seulement les personnes âgées. Depuis plusieurs années, les cardiologues observent une progression de certains facteurs de risque, comme l'obésité ou l'hypertension, chez les adolescents et les jeunes adultes. Mais une nouvelle analyse de la littérature scientifique [1] apporte une nuance importante : la hausse des maladies cardiovasculaires proprement dites, comme les infarctus, est beaucoup moins claire que celle de ces facteurs de risque. Cette revue porte sur les adolescents et les jeunes adultes, et inclut de façon ciblée des adultes jusqu'à 54 ans pour faire le lien avec la prévention chez l'adulte.
Un encrassement des artères qui commence tôt
Les maladies cardiovasculaires dont il est question ici sont liées à l'athérosclérose, un processus lent au cours duquel des graisses et des cellules s'accumulent dans la paroi des artères. Ce dépôt peut, à terme, boucher un vaisseau et provoquer un infarctus ou un accident vasculaire cérébral. Ce processus ne démarre pas à 50 ans : des études montrent que les premiers signes, invisibles à l'œil nu, peuvent apparaître dès l'adolescence, surtout lorsque des facteurs de risque sont présents. Ce processus peut rester silencieux pendant des années avant de provoquer un événement brutal.
Les chercheurs observent effectivement une augmentation nette de plusieurs de ces facteurs chez les jeunes : obésité, hypertension, anomalies du cholestérol, diabète et exposition à la nicotine. Des lésions précoces des vaisseaux, appelées anomalies vasculaires infracliniques, sont elles aussi de plus en plus souvent détectées. En revanche, la hausse des événements cliniques, c'est-à-dire les crises cardiaques ou les AVC survenant avant 40 ans, est moins cohérente d'une étude à l'autre. La revue souligne ainsi que le fardeau des maladies cardiovasculaires chez les 15-39 ans est réel, mais son évolution récente reste débattue.
Causes avérées et simples associations
Pour y voir plus clair, la revue sépare les facteurs de risque en deux catégories. D'un côté, ceux dont le lien de cause à effet est solidement établi : l'exposition cumulée aux lipoprotéines qui transportent le cholestérol dans le sang, en particulier le cholestérol LDL, et le tabagisme. Cette notion d'exposition cumulée est essentielle : elle signifie que le risque se construit progressivement, dès l'enfance ou l'adolescence, et pas seulement à l'âge adulte. De l'autre, des facteurs pour lesquels les données ne montrent qu'une association statistique, sans preuve qu'ils déclenchent directement la maladie : le manque de sommeil, le stress psychosocial, l'usage de la cigarette électronique et la pollution de l'air.
Cette distinction n'est pas un simple détail technique. Elle a des conséquences pratiques : si un facteur n'est que associé, il peut être le reflet d'un autre problème ou d'un mode de vie global, et le corriger ne réduira pas forcément le risque. Les auteurs insistent donc sur la prudence nécessaire avant de désigner un coupable.
Parmi les causes avérées, l'exposition au cholestérol LDL est particulièrement importante car elle agit sur la durée : plus l'exposition commence tôt et se prolonge, plus le risque s'accumule. Le tabagisme, lui, est un facteur causal bien connu, avec des effets directs sur les vaisseaux. Pour ces deux facteurs, les données sont suffisantes pour affirmer un lien de cause à effet.
Pour les autres facteurs, la situation est plus floue. Le manque de sommeil, par exemple, est souvent associé à un risque cardiovasculaire plus élevé dans les études observationnelles, mais cela pourrait aussi être lié à d'autres comportements ou à des problèmes de santé sous-jacents. De même, le stress psychosocial et l'usage de la cigarette électronique sont fréquemment corrélés à des marqueurs de risque, mais les preuves d'un rôle direct dans l'athérosclérose manquent. La pollution de l'air, enfin, est un sujet de préoccupation croissante, mais les études ne permettent pas encore de conclure à un lien causal chez les jeunes. Ces facteurs sont donc à surveiller, mais ils ne peuvent pas être traités comme des causes établies de la maladie.
Prévenir tôt, avec les bons outils
Face à ce constat, les auteurs de la revue recommandent une prévention à deux niveaux. Cette approche combine des actions destinées à toute la population et une attention plus fine portée aux personnes à risque. D'une part, des mesures de santé publique visant à promouvoir une alimentation équilibrée, une activité physique régulière et la réduction du tabagisme dès le plus jeune âge. D'autre part, une évaluation clinique adaptée à chaque âge, qui ne se limite pas à attendre l'apparition de symptômes.
Concrètement, ils préconisent de mesurer le cholestérol au moins une fois à l'âge adulte, et de doser une particule particulière, la lipoprotéine(a), dont un taux élevé peut augmenter le risque cardiovasculaire. Un dépistage plus ciblé est conseillé pour les personnes qui présentent une hypercholestérolémie familiale, des antécédents familiaux de maladie cardiovasculaire précoce, une obésité, une hypertension, un diabète, une maladie rénale chronique, ou qui fument ou vapotent. Cette évaluation ciblée permet de repérer les situations où une intervention précoce peut faire une différence.
En revanche, les examens d'imagerie comme le score calcique coronaire ou l'échographie des artères carotides ne sont pas recommandés en dépistage systématique chez les jeunes sans symptôme. Ils peuvent être utiles chez certains adultes soigneusement sélectionnés, par exemple pour affiner une décision clinique, mais ils ne conviennent pas à tout le monde. Les outils numériques, comme les applications de suivi de santé, peuvent aider à l'engagement des patients, mais ils ne remplacent ni un suivi médical de qualité ni les politiques de prévention. Ils ne constituent donc pas un réflexe de dépistage à adopter chez tous les jeunes.
Une prudence nécessaire
Cette revue n'est pas une méta-analyse systématique : les auteurs ont choisi les études qu'ils jugeaient pertinentes, ce qui peut introduire un biais de sélection. Par ailleurs, les données sur les événements cardiovasculaires chez les jeunes restent incohérentes, ce qui limite la portée des conclusions. Les résultats doivent donc être interprétés avec prudence, en particulier pour les facteurs seulement associés.
Ce que l'on peut retenir, c'est que la santé cardiovasculaire des jeunes est un enjeu réel, mais que le niveau de preuve varie beaucoup selon les facteurs. L'exposition au cholestérol et au tabac reste la cible prioritaire, tandis que d'autres pistes demandent à être confirmées. Pour chacun, le message est clair : surveiller son cholestérol et éviter le tabac sont des mesures concrètes, quel que soit l'âge.
