Au Mali, le cancer du col de l’utérus est l’un des cancers féminins les plus fréquents. Le frottis classique et les tests de laboratoire restent inégalement accessibles. Pourtant, une méthode simple existe : appliquer quelques gouttes de liquide transparent sur le col et observer les changements de couleur à l’œil nu. C’est le principe du dépistage visuel, qui ne nécessite ni microscope ni laboratoire sophistiqué. Une étude menée à l’hôpital Mère-Enfant « Le Luxembourg » de Bamako a évalué cette stratégie auprès de 4 036 femmes [1]. Ses résultats dessinent à la fois une avancée et un avertissement.
Un test simple pour révéler l’invisible
Entre 2016 et 2025, des femmes âgées de 19 à 59 ans, venues volontairement lors de journées portes ouvertes, ont bénéficié de cet examen indolore. Deux produits ont été appliqués successivement sur le col : d’abord l’acide acétique, le composant principal du vinaigre, puis le lugol, une solution iodée. Ces substances font ressortir les zones anormales, que le médecin peut repérer à l’œil nu. Le résultat est immédiat, ce qui permet d’enchaîner, si nécessaire, avec un prélèvement de tissu appelé biopsie. Les biopsies ont ensuite été analysées par un pathologiste expert. L’étude a combiné une phase rétrospective, de 2016 à 2020, et une phase prospective, de 2021 à 2025.
Les résultats sont frappants. Le premier test, à l’acide acétique, a été positif chez 5,6 % des femmes ; le second, au lugol, chez 11,2 %. Sur les 604 femmes ayant subi une biopsie, les analyses ont confirmé 296 lésions précancéreuses, soit 7,3 % de l’ensemble des participantes, et 128 lésions cancéreuses, soit 3,2 %. Autrement dit, environ une femme sur dix présentait une anomalie du col, souvent à un stade où il est encore possible d’agir avant que le cancer ne se développe. L’âge moyen des participantes était de 37,2 ans et 88,5 % d’entre elles avaient au moins un niveau d’instruction primaire, ce qui indique que la population de l’étude était relativement instruite. Même dans ce groupe plutôt éduqué, la couverture vaccinale est restée très faible, comme on le verra plus loin.
Des femmes plus à risque
Toutes les femmes ne sont pas égales face à ces lésions. Les chercheurs ont observé que celles ayant eu plusieurs enfants, ce que l’on appelle la multiparité, et celles âgées de plus de 35 ans présentaient plus souvent des lésions précancéreuses. Cette association était statistiquement significative. Mais il s’agit d’une association, pas d’une preuve de causalité : l’étude ne permet pas d’affirmer que la maternité ou l’âge provoquent directement ces anomalies. Ces profils pourraient néanmoins aider à cibler les campagnes de dépistage vers les femmes les plus susceptibles de bénéficier d’un examen. Il serait toutefois nécessaire de disposer d’études complémentaires pour comprendre les mécanismes sous-jacents, si mécanismes il y a.
Vaccination et suivi, les maillons faibles
Le dépistage visuel seul ne suffit pas. Le Mali s’est engagé à atteindre les objectifs 90-70-90 de l’OMS. Or, dans cette étude, seules 81 femmes sur 4 036, soit 2,0 %, étaient vaccinées contre le papillomavirus humain (HPV). Le suivi s’est également avéré très fragile : 58,4 % des femmes n’avaient pas été revues un an après le dépistage. Les raisons de ces perdues de vue ne sont pas détaillées, mais ce chiffre affaiblit la capacité à évaluer l’impact réel de la stratégie. Sans vaccination pour prévenir l’infection et sans accompagnement pour traiter rapidement les lésions détectées, le bénéfice du dépistage reste limité. De plus, la tendance à la baisse du nombre de lésions sur la période n’était pas statistiquement significative, ce qui suggère que le programme n’a pas encore produit d’effet mesurable.
Pourtant, la méthode elle-même est jugée faisable et capable de détecter un grand nombre de lésions précancéreuses. C’est un point crucial dans un pays où l’accès au frottis et aux tests HPV reste inégal. Les deux tests ne sont pas équivalents : dans cette étude, le lugol a été positif chez 11,2 % des femmes, contre 5,6 % pour l’acide acétique, ce qui suggère que les deux méthodes sont complémentaires. Mais pour que ce repérage se traduise en vies sauvées, il faut que les femmes dépistées positives puissent être traitées et suivies. Or, le taux élevé de perdues de vue montre qu’il est difficile de maintenir le suivi dans ce contexte. Le dépistage visuel peut révéler l’invisible, mais il ne remplace pas la nécessité d’un parcours complet, de la vaccination à la prise en charge.
Ce que l’étude ne permet pas de dire
Ces résultats doivent être interprétés avec prudence. L’étude a été menée dans un seul hôpital de Bamako, avec des femmes venues volontairement, probablement plus sensibilisées ou plus inquiètes que la moyenne. Le taux élevé de perdues de vue rend difficile d’évaluer ce qui se passe après le dépistage. Il n’est donc pas possible de généraliser ces chiffres à l’ensemble du Mali, ni de conclure que cette stratégie réduit la mortalité par cancer du col. De plus, la participation volontaire peut introduire un biais de sélection, ce qui limite la généralisation des résultats.
Une piste prometteuse à consolider
Malgré ces limites, ce travail montre qu’un dépistage simple, réalisable dans des conditions modestes, peut révéler un nombre important de lésions à un stade précoce. Il pointe aussi les efforts encore nécessaires en matière de vaccination et d’accompagnement des femmes pour transformer ce repérage en vies sauvées. La stratégie IVA/IVL, parce qu’elle ne dépend pas d’un laboratoire, pourrait être étendue à d’autres régions, à condition de renforcer le suivi et la prise en charge. Mais à Bamako, pour l’instant, le décalage entre la détection et la prévention reste le principal frein. L’expérience acquise dans cet hôpital pourrait servir de base à un programme national, mais il faudra d’abord résoudre les problèmes de vaccination et de rétention des patientes.
