Certaines familles voient se répéter les cancers au fil des générations, parfois à un âge inhabituellement jeune. Ce n’est pas toujours un hasard. Dans certains cas, une mutation génétique héréditaire est en cause : le syndrome de Lynch [1]. Cette prédisposition, longtemps méconnue, est aujourd’hui bien identifiée. Elle augmente le risque de développer plusieurs types de tumeurs, en particulier le cancer colorectal et le cancer de l’endomètre, la muqueuse qui tapisse l’intérieur de l’utérus.
Le syndrome de Lynch n’est pas une maladie en soi, mais un terrain génétique particulier. Les personnes qui en sont porteuses ne développent pas forcément un cancer : elles présentent une susceptibilité plus élevée que la population générale. Le niveau de risque varie selon le gène impliqué et d’autres facteurs, encore mal connus.
Des gènes qui ne corrigent plus les erreurs
Chaque fois qu’une cellule se divise, elle copie son ADN, le long manuel d’instructions qui orchestre son fonctionnement. Cette copie n’est pas parfaite : des erreurs surviennent naturellement. Normalement, des systèmes de correction les repèrent et les réparent. Chez les personnes atteintes du syndrome de Lynch, l’un de ces systèmes fonctionne moins bien dès la naissance. La cause : une mutation dans un gène de réparation de l’ADN, comme MLH1, MSH2, MSH6 ou PMS2, ou une altération d’un gène voisin appelé EPCAM. Ces gènes produisent des protéines qui travaillent ensemble pour détecter et corriger les erreurs de copie. Lorsqu’une mutation les rend moins efficaces, les erreurs s’accumulent à chaque division cellulaire, ce qui peut favoriser la transformation d’une cellule saine en cellule cancéreuse.
Les cancers les plus fortement associés à ce syndrome sont le cancer colorectal et le cancer de l’endomètre. Mais la liste ne s’arrête pas là. Les personnes porteuses ont aussi un risque accru de tumeur de l’ovaire, de l’estomac, de l’intestin grêle, des voies urinaires ou biliaires, de la prostate, du cerveau, de la peau et du pancréas. En revanche, pour d’autres cancers plus rares, comme certains sarcomes ou les tumeurs de la glande surrénale, les données actuelles ne permettent pas de conclure que le risque est réellement augmenté.
Un héritage qui se transmet une fois sur deux
Le syndrome de Lynch se transmet de parent à enfant. Si une personne est porteuse de la mutation, chacun de ses enfants a une chance sur deux d’en hériter. La mutation est dite dominante : une seule copie héritée d’un parent suffit pour présenter le syndrome. Cette probabilité de 50 % est indépendante du sexe de l’enfant. Il arrive souvent que la mutation provienne d’un parent qui n’a jamais eu de cancer. C’est pourquoi, en l’absence de test, il est difficile de repérer les familles concernées uniquement à partir des antécédents médicaux.
Surveiller pour prévenir, plutôt que subir
La bonne nouvelle, c’est que cette prédisposition se surveille. La coloscopie régulière est l’outil central : elle permet de détecter et d’enlever les polypes, ces petites excroissances qui peuvent évoluer vers un cancer colorectal. Cette stratégie est si efficace qu’une ablation préventive du côlon n’est généralement pas recommandée. Pour les femmes, la surveillance peut inclure une échographie transvaginale et une biopsie de l’endomètre à partir de 30 à 35 ans. Elles sont également informées des symptômes du cancer de l’endomètre, comme des saignements anormaux, afin de consulter rapidement. Après la fin du projet parental, une ablation de l’utérus et des ovaires peut être envisagée pour réduire le risque de cancers gynécologiques. Un traitement par aspirine a également montré une diminution du risque de cancer colorectal chez les personnes atteintes. Enfin, pour les cancers déjà avancés présentant certaines caractéristiques, de nouvelles immunothérapies offrent des perspectives encourageantes.
En fonction du gène impliqué et des antécédents familiaux, d’autres examens peuvent être proposés : une endoscopie haute pour l’estomac, une analyse d’urine annuelle pour les voies urinaires, ou encore un dépistage du cancer du pancréas si des cas sont survenus dans la famille. Toutes ces mesures visent à repérer d’éventuelles lésions à un stade précoce, quand elles sont plus faciles à traiter.
Faire le test pour protéger les proches
Dès qu’une mutation est identifiée chez une personne, il est recommandé de proposer un test génétique à ses parents, frères, sœurs et enfants. Ce test, simple prise de sang, permet de savoir qui est porteur et qui ne l’est pas. Les porteurs peuvent alors bénéficier d’un suivi renforcé, tandis que les non-porteurs sont rassurés et n’ont pas besoin de surveillance particulière. Cette démarche, qui s’accompagne d’une consultation de génétique pour expliquer les résultats, permet de repérer les personnes à risque avant l’apparition d’un cancer, là où la prévention est la plus efficace.
Le mode de vie compte aussi. Obésité, sédentarité, tabac, alcool et diabète de type 2 sont associés à un risque supplémentaire de cancer colorectal chez les personnes atteintes du syndrome de Lynch. Adopter une hygiène de vie favorable est donc particulièrement utile pour ce public.
Des zones d’ombre à connaître
Ce tableau doit être nuancé. Les connaissances sur le syndrome de Lynch proviennent en grande partie d’une source de référence unique, ce qui invite à la prudence. Certaines associations entre le syndrome et des cancers moins fréquents reposent sur des preuves encore limitées. Le niveau de risque précis dépend du gène muté et peut varier selon les études. Les recommandations de dépistage et de prise en charge évoluent régulièrement. Enfin, hériter de la mutation ne condamne pas au cancer : cela signifie un risque plus élevé, mais la surveillance et les mesures de prévention peuvent changer le cours des choses. Cependant, ces incertitudes ne remettent pas en cause l’intérêt majeur de la surveillance et du dépistage précoce.
