Imaginez un monde où les nouvelles avancées en soins infirmiers seraient immédiatement accessibles à tous, sans attendre les mois, voire les années, d’évaluation par des comités de lecture. C’est la promesse des prépublications : des manuscrits déposés en ligne avant validation officielle. Mais peut-on leur faire confiance ? Une étude exploratoire apporte un premier éclairage en comparant 51 prépublications à leur version finale publiée [1].

Des textes presque jumeaux

Les chercheurs ont épluché 51 paires de documents en soins infirmiers, issus de deux serveurs de prépublications, medRxiv et SSRN, jusqu’en février 2021. Leur objectif : mesurer à quel point le texte changeait entre la version préliminaire et l’article accepté par une revue scientifique. Résultat : toutes les paires présentaient des modifications, mais la plupart relevaient du toilettage - corrections de style, ajouts de détails dans les sections de méthodes ou de résultats. Rien qui ne bouleverse le fond du message.

Le chiffre clé est mince, mais parlant : dans seulement 2 % des cas, les conclusions principales ont été significativement modifiées. Autrement dit, presque toutes les idées avancées dans les prépublications ont survécu à l’épreuve de l’évaluation par les pairs. Cette stabilité rejoint celle observée pour des essais cliniques sur la COVID-19, où les estimations d’effet n’avaient guère bougé entre les deux versions [2].

Pourquoi le processus d’évaluation laisse-t-il l’essentiel intact ?

Une explication possible tient à la nature même des prépublications. Quand un chercheur dépose un manuscrit, il a déjà mené son étude, analysé ses données et rédigé ses conclusions. L’évaluation par les pairs, souvent perçue comme un filtre redoutable, vise davantage à clarifier, contextualiser ou solidifier le travail qu’à en renverser les fondations. Dans le domaine des soins infirmiers, où les prépublications sont encore rares, les auteurs qui se lancent sont probablement déjà très rigoureux. Leur manuscrit initial est donc déjà proche d’une version publiable.

De plus, les modifications demandées par les revues portent fréquemment sur la forme plutôt que sur le fond : mieux décrire la méthodologie pour permettre la reproductibilité, ajouter une limite oubliée, discuter davantage un résultat inattendu. La structure logique de la recherche, elle, reste le plus souvent debout.

Ce qu’il faut garder en tête

Avant de crier victoire pour les prépublications, il faut mesurer les limites de cette analyse. L’échantillon est petit - 51 paires - et se concentre uniquement sur les débuts de la pratique, jusqu’en février 2021. Les usages ont pu évoluer depuis. Par ailleurs, seuls deux serveurs ont été examinés, et l’étude n’a pas évalué la qualité méthodologique des recherches : elle s’est contentée de compter les changements. Une prépublication peut garder des conclusions identiques tout en présentant des faiblesses importantes.

Autrement dit, la stabilité des conclusions ne garantit pas leur solidité. Ce résultat encourageant ne doit pas faire oublier que l’évaluation par les pairs reste un garde-fou essentiel, surtout dans un champ où des décisions cliniques peuvent être en jeu.

Et demain ?

Ces données préliminaires pourraient inciter les institutions, les financeurs et les revues à promouvoir un usage prudent des prépublications en soins infirmiers. L’idée n’est pas de contourner l’évaluation, mais de permettre une diffusion plus rapide des connaissances, par exemple en temps de crise sanitaire, tout en maintenant un regard critique. Pour confirmer ces observations, il faudra désormais des études plus vastes, couvrant des périodes plus récentes et analysant directement la qualité des travaux.