Chaque année, de nombreux oiseaux migrateurs font le voyage entre l’Europe et l’Afrique. Ce long déplacement peut transporter des passagers invisibles : les virus de la grippe aviaire. Ces virus sont surveillés de près car ils peuvent être à l’origine de flambées chez les animaux et, parfois, infecter l’être humain. Pour mieux comprendre ce qui circule le long de ces routes, des chercheurs ont compilé vingt ans de données issues de 72 études publiées entre 2005 et 2025 [1]. La grippe aviaire n’est pas une maladie nouvelle, mais sa surveillance chez les oiseaux sauvages s’est intensifiée ces dernières années. Les résultats de cette synthèse apportent un éclairage nouveau sur la répartition des virus le long des voies migratoires.

Leur analyse porte sur 10 960 oiseaux migrateurs, appartenant à 166 espèces différentes, réparties dans 32 familles et 17 ordres. La majorité des études proviennent d’Europe (53) et le reste d’Afrique (19). Les données couvrent trois grands corridors migratoires qui relient les deux continents : le corridor atlantique, le corridor méditerranéen et celui du Bosphore. Cette diversité d’espèces et de lieux donne une photographie assez large de la circulation virale. Elle montre que la circulation ne repose pas sur une poignée d’espèces, mais concerne un large éventail d’oiseaux. Des oiseaux d’eau aux passereaux, de nombreux groupes sont représentés, ce qui souligne l’importance de ne pas limiter la surveillance à quelques espèces emblématiques.

Les tendances de publication suivent les grandes épidémies de grippe aviaire de la dernière décennie, ce qui reflète l’attention portée par les chercheurs à ces événements. Cette synchronisation permet de disposer de données plus riches pendant et après les crises, mais elle peut aussi donner une image déformée de la circulation réelle des virus. Lorsque les cas augmentent chez les volailles ou les humains, les efforts de recherche et de dépistage chez les oiseaux sauvages s’intensifient, ce qui augmente mécaniquement les chances de détecter des virus. Les pics de publications ne correspondent donc pas nécessairement à des pics de circulation, mais plutôt à des pics d’attention scientifique.

Des virus en majorité peu agressifs

Les virus détectés chez ces oiseaux étaient en grande majorité des virus peu pathogènes, c’est-à-dire les formes les plus courantes. Ils représentaient 86 % des détections, contre 14 % pour les virus hautement pathogènes. Les premiers ont été observés de manière constante tout au long de la période étudiée. Les seconds, en revanche, se sont concentrés après l’épidémie de H5N1 de 2005, puis lors des vagues épidémiques qui ont suivi 2020. Cette chronologie suit les grandes crises sanitaires, mais elle ne permet pas de conclure que les oiseaux migrateurs en sont la cause. Cette différence dans la temporalité suggère que certains événements épidémiques ont pu favoriser la détection de ces virus chez les migrateurs, sans qu’un lien direct soit établi.

La distinction entre virus peu pathogènes et hautement pathogènes est importante pour la surveillance. Les virus peu pathogènes circulent souvent sans provoquer de maladie visible, ce qui les rend discrets. Les virus hautement pathogènes, eux, sont associés à des mortalités importantes chez les volailles et font l’objet d’une vigilance accrue. Leur détection chez des oiseaux sauvages migrateurs n’implique pas que ces oiseaux soient malades, mais elle indique qu’ils peuvent transporter le virus sur de longues distances.

Le H5N1 s’impose dans les détections récentes

Parmi les virus hautement pathogènes, le sous-type H5N1 occupe une place particulière. Il représentait 11 % de l’ensemble des détections. Surtout, depuis 2020, c’est sa version appelée clade 2.3.4.4b qui domine. Ce virus a été retrouvé chez des oiseaux migrateurs dans 17 pays européens et 4 pays africains. Cette large dispersion géographique montre que le H5N1 circule désormais des deux côtés de la Méditerranée, ce qui souligne l’importance d’une surveillance internationale coordonnée. Ce constat renforce l’intérêt de suivre ce sous-type en priorité.

La présence de ce clade sur les deux continents est un signal fort pour les épidémiologistes. Elle indique que les voies migratoires ne sont pas de simples corridors de passage, mais des espaces où les virus peuvent se mélanger et se propager. Le fait que ce clade soit devenu dominant dans les détections récentes suggère aussi une évolution dans la circulation virale, même si les données ne permettent pas de dire si cette dominance reflète une réelle augmentation de la prévalence ou une amélioration de la détection.

La Méditerranée, un carrefour migratoire décisif

L’analyse met aussi en évidence le rôle central du corridor méditerranéen. Les trois grandes voies de migration qui relient l’Europe et l’Afrique ne sont pas des autoroutes isolées : elles se croisent, et le corridor méditerranéen apparaît comme leur point de rencontre. Cette interconnexion est cruciale pour la surveillance de la grippe aviaire. Suivre les virus dans ce couloir permet d’avoir une vision plus complète de ce qui circule entre les deux continents, et donc de mieux anticiper les éventuelles émergences. Pour les épidémiologistes, ce carrefour est un point d’observation privilégié : les virus qui y circulent peuvent refléter ce qui se passe plus largement en Europe et en Afrique.

Les oiseaux qui empruntent ce corridor peuvent se croiser avec ceux qui suivent l’Atlantique ou le Bosphore, favorisant ainsi les échanges de virus entre populations. Cette dynamique rend la surveillance méditerranéenne particulièrement informative. Une détection précoce dans cette zone pourrait alerter à la fois les pays du nord et du sud de la Méditerranée, leur donnant un temps d’avance pour renforcer les mesures de biosécurité dans les élevages ou intensifier la surveillance chez les oiseaux sauvages.

Des limites à garder en tête

Ces résultats doivent être interprétés avec prudence. Ils reposent sur des études publiées, ce qui peut introduire un biais : les chercheurs publient plus volontiers les détections positives que les absences. De plus, les efforts de surveillance et les méthodes d’échantillonnage variaient considérablement d’une étude à l’autre, et seuls trois corridors ont été examinés. Enfin, ces observations ne démontrent pas que les oiseaux migrateurs sont responsables de la propagation des épidémies. D’autres facteurs, comme les activités humaines ou les changements environnementaux, peuvent également jouer un rôle. Par conséquent, les chiffres présentés doivent être considérés comme des ordres de grandeur plutôt que comme des mesures exactes de la prévalence.

Ces limites ne remettent pas en cause l’intérêt de l’étude, mais elles invitent à la prudence dans l’interprétation. Les pourcentages rapportés sont des proportions de détections, pas nécessairement des taux de portage dans la population globale d’oiseaux migrateurs. Une surveillance plus homogène et régulière serait nécessaire pour estimer plus finement la prévalence des virus le long de ces routes.

Pour les autorités sanitaires, ces données plaident pour un renforcement de la coopération entre l’Europe et l’Afrique en matière de surveillance de la grippe aviaire. Les oiseaux migrateurs ignorent les frontières, et les virus qu’ils transportent non plus. Une détection précoce d’un côté de la Méditerranée peut aider l’autre côté à se préparer. La mise en commun des données et des protocoles permettrait de suivre plus efficacement l’évolution des virus, en particulier du H5N1 clade 2.3.4.4b, et d’évaluer les risques pour la santé animale et humaine.

Malgré ces limites, ce travail offre une photographie utile de la circulation des virus de la grippe aviaire chez les oiseaux migrateurs entre l’Europe et l’Afrique. Il souligne la diversité des espèces impliquées et l’importance d’une surveillance coordonnée, en particulier à travers le corridor méditerranéen. Alors que le clade 2.3.4.4b du H5N1 est devenu dominant dans les détections récentes, mieux comprendre où et comment ces virus circulent devient un enjeu de santé publique partagé entre les deux continents. Les oiseaux migrateurs ne sont ni coupables ni victimes, mais ils sont des sentinelles précieuses d’une circulation virale qui dépasse largement les frontières nationales.