Chaque année, dans le silence des maternités, une bactérie commensale se transmet de la mère à l’enfant lors de l’accouchement. Le streptocoque du groupe B (SGB), inoffensif pour la femme, peut provoquer chez le nouveau-né des infections redoutables : pneumonie, méningite, septicémie. C’est pour mieux connaître cette menace invisible qu’une équipe marocaine a mené, entre 2021 et 2024, la première étude à grande échelle dans le pays [1].

Un portage vaginal moins fréquent qu’attendu

Pendant trois ans, 1 710 femmes enceintes, suivies dans plusieurs hôpitaux du Maroc, ont accepté un simple prélèvement vaginal à l’approche du terme. Résultat : 9,9 % portaient la bactérie. Un chiffre qui peut sembler bas, surtout quand on sait qu’en Europe ou en Amérique du Nord, la prévalence oscille entre 10 et 30 %. Mais pour les cliniciens marocains, c’est une information capitale : en l’absence de dépistage systématique, le risque de transmission n’est pas nul.

Les chercheurs sont allés plus loin en identifiant les « visages » de la bactérie, c’est-à-dire ses sérotypes, ces petites variations de la capsule qui entoure le SGB. Les six plus fréquents, Ib, IV, II, V, Ia et III, représentent 85 % des cas. Une bonne nouvelle, car un vaccin expérimental ciblant justement ces six sérotypes est en cours de développement. S’il s’avère efficace, il pourrait prévenir la très grande majorité des portages chez les futures mères, et donc protéger les bébés avant même qu’ils ne naissent.

Une sensibilité à la pénicilline, mais des failles dans l’arsenal de secours

Face à une infection, l’antibiotique de référence reste la pénicilline. Et de ce côté-là, le SGB marocain ne fait pas de résistance : toutes les souches analysées se sont montrées sensibles au traitement. C’est rassurant. Mais l’histoire se complique quand on regarde les antibiotiques de deuxième ligne.

Près de neuf souches sur dix, soit 98,8 %, sont résistantes à la tétracycline, un antibiotique autrefois utilisé en obstétrique. Plus inquiétant encore : une souche sur cinq (20,5 %) combine une résistance à deux familles d’antibiotiques, les macrolides et les lincosamides, normalement prescrites en cas d’allergie à la pénicilline. Concrètement, cela signifie que pour les femmes allergiques à la pénicilline, les options thérapeutiques se réduisent, ce qui pourrait compliquer la prévention de la transmission au moment de l’accouchement.

La génétique pour comprendre la résistance

Plutôt que de se contenter de constater les résistances, les chercheurs ont fouillé dans l’ADN des bactéries. Ils ont découvert que la résistance à la tétracycline était presque toujours liée à la présence du gène tetM, une sorte d’interrupteur génétique qui permet à la bactérie de neutraliser l’antibiotique. De même, les souches insensibles à l’érythromycine et à la clindamycine portaient très souvent le gène ermB. Ces découvertes ne changent pas la prise en charge immédiate, mais elles offrent une piste pour surveiller l’évolution future de ces résistances.

Des résultats à interpréter avec prudence

L’étude, bien que rigoureuse, comporte des limites qu’il faut garder en tête. Elle repose sur des prélèvements effectués uniquement au Maroc, et les résultats ne sont pas directement transposables à d’autres populations. De plus, les chercheurs n’ont pas suivi les nouveau-nés après la naissance : on ne sait donc pas combien d’entre eux ont développé une infection. Enfin, la technique utilisée pour mesurer la sensibilité à la pénicilline peut passer à côté de résistances discrètes. Mais ces précautions n’effacent pas l’essentiel : cette radiographie du portage est une première indispensable pour adapter les stratégies de prévention au contexte marocain.

Vers une protection sur mesure

D’autres études, multicentriques et avec un suivi clinique des enfants, devront confirmer ces données. Mais déjà, ces résultats plaident pour un renforcement de la surveillance épidémiologique et ouvrent la voie à une éventuelle vaccination des femmes enceintes. Une manière de transformer une bactérie discrète en un ennemi bien identifié, et surtout, maîtrisé.