En 2024, le paludisme a encore provoqué environ 282 millions de cas et 610 000 décès dans le monde. L’Afrique concentrait 95 % de ces morts, dont près de 438 000 enfants. Pourtant, une rupture est en cours : deux vaccins sont désormais recommandés par l’OMS et administrés dans 25 pays africains. Les premières données montrent une baisse des formes graves et des hospitalisations, ainsi qu’une mortalité environ 13 % plus faible dans les zones où la vaccination a été introduite. Cette protection n’est pas totale, mais elle est déjà réelle.

Pendant longtemps, le paludisme a semblé échapper à la vaccination. Quand on pensait à cette maladie, on pensait aux moustiquaires imprégnées, aux médicaments, beaucoup moins à un vaccin. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Des vaccins antipaludiques ne sont plus une promesse de laboratoire : ils sont entrés dans les programmes de vaccination infantile de plusieurs pays africains, et des enfants les reçoivent désormais dans des centres de santé.

Un tournant après des décennies d’attente

Le chemin a été long. En octobre 2021, après environ trente ans de recherche et de développement associant notamment GSK, PATH et des centres de recherche africains, l’OMS a recommandé pour la première fois un vaccin contre le paludisme, le RTS,S [2]. En octobre 2023, un deuxième vaccin, le R21/Matrix-M, a été recommandé [3]. Les deux sont aujourd’hui préqualifiés par l’OMS et peuvent être utilisés selon les pays. Ils n’ont pas été comparés directement dans un essai permettant de proclamer un vainqueur ; leur coexistence offre surtout deux possibilités pour étendre la vaccination [1,3]. Le schéma comprend généralement quatre doses à partir d’environ cinq mois, avec parfois une cinquième dose dans certaines situations [1].

Ce déploiement a déjà pris une ampleur inédite. En janvier 2026, 25 pays africains avaient introduit un vaccin antipaludique dans leur vaccination de routine avec le soutien de Gavi. Plus de 10 millions d’enfants sont ciblés chaque année et plus de 39 millions de doses avaient été livrées [1,4]. En Côte d’Ivoire, la première phase a démarré le 15 juillet 2024 avec 655 600 doses pour environ 250 000 enfants de moins de deux ans [5]. Pour certaines familles ivoiriennes, la vaccination contre le paludisme n’est déjà plus une innovation dont on parle seulement dans les revues scientifiques : c’est un vaccin que leur enfant peut recevoir.

Ce que montrent les premières données chez les enfants

Pour mesurer ce que ces vaccins changent, il faut regarder le programme pilote du RTS,S mené au Ghana, au Kenya et au Malawi entre 2019 et 2023. Plus d’un million d’enfants ont reçu au moins une dose [6]. Les chercheurs ont comparé des zones où le vaccin avait été introduit progressivement à des zones de comparaison. Dans les zones vaccinées, la mortalité hors blessures chez les enfants éligibles était environ 13 % plus faible. Les auteurs résument cet ordre de grandeur comme environ un décès sur huit évité [6]. Cette évaluation a été réalisée dans des systèmes où les moustiquaires, les traitements et les autres moyens de lutte continuaient d’être utilisés ; elle ne permet donc pas d’attribuer chaque décès à une injection, mais elle montre ce qui peut se produire quand le vaccin entre dans la vie réelle d’un programme de santé.

Les formes graves reculent aussi. Une analyse intermédiaire du même programme a observé environ 32 % d’hospitalisations pour paludisme grave en moins, avec une marge d’incertitude assez large [7]. Une autre étude de phase 4, portant sur environ 45 000 enfants, a également retrouvé moins de paludisme, moins de formes graves et moins d’hospitalisations chez les vaccinés. La mortalité y était numériquement plus faible, mais sans que cette seule étude permette de conclure à une réduction démontrée des décès [8]. Au total, les essais montrent que le vaccin réduit le risque individuel, et le programme pilote montre ce que cette protection peut devenir à l’échelle d’un système de santé.

Cette protection est partielle. Un enfant vacciné peut encore contracter le paludisme. Mais dans des régions où les enfants sont exposés encore et encore au parasite au cours de leurs premières années, un vaccin n’a pas besoin d’empêcher chaque infection pour avoir un impact important. S’il réduit suffisamment le risque de maladie grave ou de décès dans une population très exposée, il peut déjà changer beaucoup de choses. La vaccination ne remplace donc ni les moustiquaires, ni les traitements, ni les autres moyens de prévention : elle ajoute une couche de protection qui n’existait pas jusqu’ici [1].

Une révolution encore en chantier

L’arrivée de ces vaccins ne signifie pas que le paludisme est sur le point de disparaître. La maladie continue de tuer près de 438 000 enfants africains par an [1]. Les vaccins n’empêchent pas toutes les infections et leur introduction dans les programmes de santé ne garantit pas encore que tous les enfants qui pourraient en bénéficier y auront accès. La révolution vaccinale a donc commencé, mais son ampleur dépendra désormais de la capacité à transformer cette avancée scientifique en protection réelle pour les enfants.

Malgré ces limites, une étape historique a été franchie. Pendant plus de trente ans, le paludisme a résisté à la vaccination. Aujourd’hui, deux vaccins existent, des dizaines de millions de doses ont quitté les chaînes de production, des pays africains les ont intégrés à leurs programmes de vaccination et des enfants les reçoivent dans les centres de santé. Ces vaccins ne font pas disparaître la maladie, mais ils commencent à modifier concrètement le risque de forme grave et, dans les zones évaluées, la mortalité des enfants. La révolution n’est pas terminée, mais elle est en marche.