En 2023, le cancer a touché plus d'un million et demi de personnes sur le continent africain. Ce chiffre, issu d'une vaste analyse publiée dans The Lancet Oncology, cache une réalité souvent méconnue : la maladie y frappe des populations particulièrement jeunes. Les enfants et les adolescents paient un tribut disproportionné, avec des conséquences majeures pour les familles et les systèmes de santé. Pourtant, une part non négligeable de ce fardeau repose sur des facteurs de risque que l'on pourrait, en principe, modifier.
Menée dans le cadre du Global Burden of Disease Study 2023, l'étude a compilé des données provenant des 54 pays africains pour estimer l'ampleur exacte du fardeau du cancer entre 1990 et 2023 [1]. Elle couvre 48 types de cancer et s'appuie sur un cadre méthodologique standardisé qui permet de comparer les pays et les années. Les résultats, bien qu'entourés d'incertitudes, dressent un tableau préoccupant.
En 2023, les chercheurs estiment à 1,54 million le nombre de nouveaux cas de cancer sur le continent. La même année, la maladie aurait causé 923 000 décès et entraîné 33,9 millions d'années de vie en bonne santé perdues, un indicateur qui additionne les années de vie écourtées et celles vécues avec un handicap. La quasi-totalité de ces années perdues (98,2 %) correspond à des décès prématurés, signe que le cancer tue tôt et frappe des populations encore jeunes. Ces chiffres, rapportés à la population, n'ont cessé d'augmenter au cours des trois dernières décennies.
Un tiers des décès associés à des facteurs de risque modifiables
Tous les cancers ne sont pas une fatalité. Selon l'analyse, environ un tiers des décès par cancer (33,1 %) et des années de vie perdues (31,6 %) sont associés à des facteurs de risque modifiables évalués dans l'étude. Concrètement, cela représente 306 000 décès et 10,7 millions d'années de vie perdues en 2023. Les chercheurs ont pris en compte 88 facteurs de risque, sans établir de lien de cause à effet direct. Ce résultat suggère qu'une part importante du fardeau pourrait être évitée par des mesures de prévention, même si l'association ne prouve pas à elle seule un lien de causalité.
Entre 1990 et 2023, le nombre de décès associés à ces facteurs de risque a été multiplié par plus de trois, avec une augmentation de 216 %. Cette hausse s'explique en partie par la croissance démographique et l'amélioration de la collecte de données, mais elle reflète aussi une exposition accrue à certains facteurs. Pendant la même période, les taux de mortalité et d'années de vie perdues ajustés sur l'âge ont également augmenté, ce qui indique que le risque pour un individu donné ne s'est pas réduit.
Les femmes et les hommes ne sont pas touchés de la même manière
Chez les femmes, deux cancers dominent : le cancer du sein et celui du col de l'utérus, qui représentent à eux seuls plus de la moitié (53,5 %) des nouveaux cas. Chez les hommes, ce sont les cancers de la prostate, du foie, du poumon et colorectal qui arrivent en tête, totalisant près de la moitié (44,8 %) des diagnostics masculins. Ces différences orientent les priorités de dépistage et de prise en charge, car les stratégies de prévention doivent être adaptées au profil épidémiologique de chaque population.
Le lourd tribut des enfants et des jeunes adultes
La donnée la plus frappante concerne les plus jeunes. Les cancers de l'enfant (avant 20 ans) ont représenté 104 000 nouveaux cas et 54 700 décès en Afrique en 2023. À l'échelle mondiale, le continent concentre 27,7 % des cas de cancer pédiatrique, mais 38 % des décès. Ce décalage entre la part des cas et la part des décès suggère que les enfants africains ont un accès plus difficile à des traitements efficaces. Par ailleurs, les cancers touchant les adolescents et les jeunes adultes (15 à 39 ans) contribuent à plus du quart (26,6 %) de toutes les années de vie perdues à cause du cancer sur le continent. Les adultes de 40 à 64 ans en représentent 44,8 %, et les personnes de 65 ans et plus 18,3 %. Cette répartition, bien plus jeune que dans les pays à revenu élevé, reflète à la fois la jeunesse de la population et un accès limité aux soins.
Une trajectoire qui contrarie les objectifs de santé
L'augmentation des décès associés aux facteurs de risque et la hausse des taux de mortalité ajustés sur l'âge contredisent les ambitions des Objectifs de développement durable des Nations unies et de l'Agenda 2063 de l'Union africaine, qui visent une réduction des décès prématurés par maladies non transmissibles. Les auteurs de l'étude appellent à des stratégies de lutte adaptées au contexte africain, combinant prévention, diagnostic précoce et renforcement des systèmes de santé. Sans action coordonnée, la charge du cancer pourrait continuer de croître et peser sur des économies déjà fragiles.
Des estimations à manier avec prudence
Malgré l'ampleur des chiffres, il s'agit bien d'estimations. De nombreux pays africains manquent de registres du cancer exhaustifs, ce qui oblige les chercheurs à recourir à des modèles et à des imputations pour combler les lacunes. Les intervalles d'incertitude sont larges, et la réalité pourrait différer de ces moyennes. De plus, l'attribution aux facteurs de risque repose sur des hypothèses statistiques et ne démontre pas une causalité directe. Ces limites n'effacent pas le message principal : le cancer est un problème majeur et croissant en Afrique, en particulier chez les jeunes. Elles appellent à investir dans la collecte de données pour affiner la réponse et mieux orienter les politiques de santé.
