Le cancer colorectal est longtemps resté associé au vieillissement. Pourtant, son incidence augmente chez les adultes de moins de 50 ans dans plusieurs pays. Face à cette évolution, des équipes ont utilisé des modèles informatiques pour tester une question impossible à résoudre rapidement par un essai classique : que gagnerait-on à commencer le dépistage à 45 ans plutôt qu’à 50 ans ?

Deux analyses de microsimulation ont joué un rôle important dans la recommandation publiée en 2018 par l’American Cancer Society [1][2]. Les modèles reproduisent virtuellement l’histoire naturelle du cancer, depuis l’apparition d’un polype jusqu’au diagnostic, puis comparent différentes stratégies de dépistage sur toute une vie.

Quand le risque des jeunes générations change le calcul

Dans la première analyse, les chercheurs ont testé plusieurs scénarios. Si l’augmentation du risque observée chez les jeunes adultes se poursuit avec l’âge, commencer à 45 ans produit un meilleur équilibre entre les années de vie gagnées et le nombre d’examens nécessaires [1].

Le modèle ne prédit pas l’avenir avec certitude. Il demande ce qui se passerait si certaines hypothèses devenaient vraies. Si le risque des cohortes plus jeunes cessait d’augmenter, le bénéfice attendu d’un dépistage plus précoce serait moins important.

Des résultats différents selon le sexe et l’origine

Une seconde analyse a comparé quatre groupes, les femmes et les hommes noirs ou blancs. Les auteurs ont évalué plusieurs tests, plusieurs intervalles et différents âges de début et de fin [2]. Dans leurs scénarios, commencer à 45 ans devenait une stratégie efficace pour les groupes étudiés lorsque le risque à vie suivait la hausse observée avant 40 ans.

Ces simulations ont contribué à la décision de l’American Cancer Society. Plus tard, une mise à jour de trois modèles destinée à l’US Preventive Services Task Force a également estimé qu’un début à 45 ans pouvait offrir un équilibre favorable entre bénéfices, nombre de coloscopies et complications [3].

Un modèle suppose une participation parfaite

Les projections les plus favorables supposent souvent que les personnes invitées réalisent effectivement le test, puis passent une coloscopie lorsque le résultat est anormal. Dans la vie réelle, chaque étape peut échouer : invitation non reçue, test non retourné, rendez-vous retardé ou suivi incomplet.

Le choix du test compte aussi. Une coloscopie peut détecter et retirer des lésions précancéreuses, mais elle est invasive et mobilise davantage de ressources. Le test immunochimique fécal est plus simple, mais doit être répété régulièrement et tout résultat positif exige une coloscopie.

Une décision de santé publique, pas un chiffre magique

Abaisser l’âge ne garantit donc pas que les décès diminueront automatiquement. Il faut des capacités médicales suffisantes et une organisation qui n’aggrave pas les inégalités. Une recommandation peut même déplacer des ressources vers des personnes plus jeunes déjà bien suivies, au détriment de populations plus âgées jamais dépistées.

Les modèles ont une vraie utilité : ils rassemblent des connaissances dispersées et permettent de comparer des choix avant d’attendre plusieurs décennies. Leur conclusion reste toutefois conditionnelle. Elle dépend des hypothèses sur le risque futur, la performance des tests, les complications et l’adhésion de la population.