À Dakar, des femmes et des hommes de plus de 70 ans vivent avec le VIH depuis parfois plusieurs décennies. Grâce aux traitements antirétroviraux, la charge virale est devenue indétectable dans leur sang. Pourtant, leur combat ne s’est pas arrêté le jour où les médicaments ont fait leur effet. C’est ce que montre une enquête de terrain inédite, qui s’est intéressée à leur expérience du vieillissement [1].

Pendant plusieurs mois, en 2022 et 2023, des anthropologues ont rencontré 31 personnes âgées vivant avec le VIH dans la zone métropolitaine de Dakar. La plus jeune avait 70 ans, la plus âgée 90 ans. Tous suivaient leur traitement avec rigueur et tous étaient en succès virologique. Mais derrière cette apparente stabilité médicale, les entretiens dessinent un paysage bien plus complexe.

Une vie sociale sous le poids du secret

Presque tous les participants ont raconté une même expérience : la peur d’être reconnus comme séropositifs. Pour continuer à être acceptés dans leur voisinage, leur communauté ou leur propre famille élargie, beaucoup cachent leur statut. Cette dissimulation est une stratégie de survie sociale, mais elle a aussi un coût : elle peut conduire à s’isoler, à éviter certaines visites ou à refuser des invitations, de peur de devoir prendre son traitement en public ou de laisser échapper un détail.

Les chercheurs parlent d’« auto-exclusion ». Parce que la société continue de coller au VIH une image de maladie honteuse, des grands-mères et des grands-pères s’effacent pour se protéger. Ce n’est pas la conséquence directe du virus, ni un effet secondaire des comprimés. C’est le poids des regards extérieurs.

Un corps qui vieillit avec plusieurs maladies à la fois

Dans les récits recueillis, la santé ne se résume jamais au seul VIH. À l’hypertension, au diabète ou aux douleurs articulaires s’ajoutent des difficultés à marcher, à porter des courses, à cuisiner ou à se laver seul. Ces incapacités fonctionnelles deviennent un défi quotidien dans un environnement où tout se fait à la force du corps.

Et ce corps qui fatigue coûte cher. À Dakar, les consultations pour une tension trop élevée, les examens de glycémie ou les séances de kinésithérapie s’accumulent souvent sans prise en charge complète par des systèmes de protection sociale jugés insuffisants par les participants.

La famille comme principal filet de sécurité

Face à ces difficultés, le premier recours est la famille. Ce sont les enfants, les neveux, les nièces ou parfois des cousins plus jeunes qui aident à acheter les médicaments hors ARV, à payer un taxi pour l’hôpital, à préparer le repas du soir. Sans eux, beaucoup de participants racontent qu’ils ne pourraient tout simplement pas tenir.

Mais cette aide familiale n’est pas automatique. L’étude souligne un point rarement évoqué : la qualité de l’attention reçue dépend beaucoup de la nature des liens tissés au fil de la vie. Une grand-mère qui a pu scolariser ses petits-enfants, un oncle resté proche de ses neveux, un père présent malgré la migration… La solidarité se module en fonction des relations construites bien avant la vieillesse. Cette dépendance affective renforce encore la vulnérabilité de ceux qui ont eu moins d’occasions ou de moyens de nouer des liens forts.

Un éclairage pour des politiques plus justes

Les résultats de cette enquête ne sont pas une photographie statistique de tout le Sénégal. L’étude s’est déroulée uniquement en ville, sur un petit échantillon de 31 personnes, et les récits sont par nature déclaratifs. Mais ces précautions n’effacent pas la force d’un constat : pour des milliers de Sénégalais vieillissants sous traitement, la charge virale indétectable ne rime pas avec retour à la vie d’avant.

Les auteurs de l’étude appellent à une prise en compte plus large de ces réalités dans les politiques de santé. Cela pourrait passer par des dispositifs d’accompagnement à domicile, une meilleure couverture des soins liés aux maladies chroniques, ou encore des espaces de parole pour briser l’isolement lié au secret.

L’enjeu dépasse la simple consultation médicale. Il s’agit de permettre à ceux qui ont survécu au VIH de vivre leur âge avec dignité, soutenus autant par leur traitement que par leur communauté.