Abdoulaye Diabaté n’a que cinq ans lorsqu’il connaît l’une de ses premières crises de paludisme. Il se souvient de la fièvre, des draps trempés de sueur et de l’inquiétude de ses parents [1]. Des années plus tard, cet enfant du sud-ouest du Burkina Faso devient l’un des chercheurs qui étudient le plus intimement le moustique Anopheles, vecteur du parasite responsable de la maladie.
Son idée directrice est simple à énoncer, mais difficile à réaliser : comprendre le moustique assez précisément pour découvrir le moment où sa biologie peut devenir sa faiblesse.
Regarder ce que les autres avaient négligé
Après une maîtrise à l’Université de Ouagadougou, Abdoulaye Diabaté prépare à l’Université de Montpellier un doctorat consacré à la résistance des moustiques aux insecticides. Ce problème est majeur : les moustiquaires imprégnées et les traitements insecticides ont contribué à réduire la transmission, mais leur efficacité peut diminuer lorsque les populations de moustiques développent des résistances [2].
Il s’intéresse ensuite à une partie longtemps négligée de la biologie du moustique : les mâles. Ils ne piquent pas et ne transmettent donc pas directement le paludisme. Pourtant, sans mâles et sans accouplement, il n’y aurait pas de nouvelles générations.
Ses travaux sur les essaims montrent que les mâles d’Anopheles gambiae ne se rassemblent pas au hasard. Ils utilisent des repères visuels précis et reviennent sur certains sites pour s’accoupler. Cette régularité offre un point d’entrée inédit : au lieu de poursuivre séparément chaque moustique, il devient possible d’étudier les lieux où ils se concentrent pour assurer leur reproduction [2].
En 2013, cette recherche lui vaut le Royal Society Pfizer Award. L’institution britannique souligne que l’identification des signaux guidant les essaims ouvre de nouvelles possibilités pour la lutte contre les vecteurs du paludisme [2].
Conduire la recherche depuis le Burkina Faso
Abdoulaye Diabaté dirige aujourd’hui le département d’entomologie médicale et de parasitologie de l’Institut de recherche en sciences de la santé à Bobo-Dioulasso. Il est également chercheur principal de Target Malaria au Burkina Faso [3].
Son parcours illustre un enjeu crucial pour la science africaine : acquérir une expérience internationale sans considérer que la réussite impose de rester loin du continent. En travaillant depuis le Burkina Faso, il contribue à installer des compétences, à diriger des équipes et à placer des scientifiques africains au centre de recherches qui concernent directement leurs populations.
Cette position devient particulièrement visible dans le développement de moustiques génétiquement modifiés. Le principe général consiste à utiliser la biologie du moustique contre lui-même. Certaines modifications pourraient, à terme, réduire la capacité des populations à se reproduire ou modifier la transmission d’un caractère au fil des générations.
Mais entre une idée de laboratoire et un outil utilisable contre une maladie, le chemin est long. Il faut comprendre le comportement des moustiques dans la nature, évaluer les risques, respecter les procédures réglementaires et travailler avec les communautés concernées.
Bana, une première scientifique africaine
Le 1er juillet 2019, l’Institut de recherche en sciences de la santé et Target Malaria réalisent à Bana, dans l’ouest du Burkina Faso, le premier lâcher à petite échelle de moustiques génétiquement modifiés en Afrique. Il s’agit de mâles stériles sans impulsion génétique. L’expérience ne vise pas à réduire immédiatement le paludisme, mais à étudier leur survie, leurs déplacements et leur comportement dans un environnement naturel [4].
Les moustiques relâchés ne disposent pas d’un mécanisme permettant à la modification de se diffuser durablement dans une population sauvage. Mâles et stériles, ils ne piquent pas et ne produisent pas de descendance. L’équipe surveille ensuite le site pendant plusieurs mois. Les résultats montrent notamment que les moustiques modifiés peuvent participer aux essaims, qu’ils se dispersent moins et survivent moins longtemps que leurs frères non modifiés, et qu’aucun moustique transgénique n’est détecté après la période attendue [5].
Le projet repose aussi sur plusieurs années de dialogue avec les habitants de Bana et sur l’autorisation de l’Agence nationale de biosécurité. Cette dimension communautaire n’est pas un supplément de communication ajouté à la fin d’une expérience. Elle fait partie de la recherche elle-même : une technologie qui touche un environnement partagé doit être comprise et discutée avec les populations concernées [4].
Une innovation prometteuse, mais encore en construction
À long terme, les travaux de Target Malaria explorent notamment l’impulsion génétique, ou gene drive. Cette approche vise à augmenter la probabilité qu’une modification soit transmise à la descendance afin qu’elle se propage plus rapidement dans une population de moustiques.
Une telle technologie pourrait contribuer à réduire les populations qui transmettent le paludisme. Mais elle soulève aussi des questions scientifiques, réglementaires, environnementales et sociales majeures. La démarche suivie par les équipes est progressive : chaque étape doit produire les informations nécessaires avant d’envisager la suivante.
En 2023, Abdoulaye Diabaté est distingué par Falling Walls dans la catégorie Science and Innovation Management, pour son leadership dans la recherche sur l’élimination du paludisme et l’implication des communautés [6]. En 2024, il porte cette vision sur la scène de TED en présentant les approches génétiques comme l’une des pistes susceptibles de compléter les outils existants [7].
Son parcours raconte davantage qu’une lutte contre un insecte. Il montre comment une expérience d’enfance peut devenir une question scientifique, comment un comportement apparemment secondaire — la manière dont les moustiques mâles se rassemblent — peut ouvrir une nouvelle voie de recherche, et comment des équipes africaines peuvent diriger des technologies destinées à répondre à l’un des plus anciens problèmes sanitaires du continent.
Abdoulaye Diabaté cherche à interrompre le cycle de reproduction du moustique. Son travail contribue aussi à rompre un autre cycle : celui dans lequel les grandes solutions destinées à l’Afrique seraient nécessairement conçues ailleurs.